Cri du coeur pour un géant maltraité

Descrire un lieu ou un monument ne doit pas être absolument nécessaire. Mais si cela l’est, il faut toujours se poser la question : qu’est-ce qui est utile de dire ou pas ?

Mieux vaut toujours suggérer que tout dévoiler, selon le secret de la synecdoque.

Jouer avec les contrastes et l’imaginaire suggéré par le lieu ou le monument est une autre piste.

L’exercice derrière le texte

Décrire sur une demi-page un lieu ou un monument que vous ne nommerez pas par les termes habituels qui lui correspondent (ex : décrire la Tour Eiffel sans utiliser les mots comme tour, Eiffel, paris etc).


Il en impose avec sa haute stature et son long manteau d’un blanc immaculé. Il dépasse tout le monde d’une bonne tête. On le repère de loin et chaque fois, la magie opère. Le regard est accroché.

De nombreuses personnes ont fait leur fortune sur son dos. Enfin, son dos et le reste : son ventre, ses bras, ses pieds et même sa tête. Même ses entrailles ont été percées et pillées. Paraît-il qu’il gênait les échanges entre les hommes ! Lui, qui les nourrit depuis des siècles. Ils ont même osé creuser dans ses os de rocailles un long et douloureux drain, qui traverse son corps de part en part, suppurant chaque jour des milliers de véhicules, dans un sens et dans l’autre.

Pourtant, il les fait vivre de plus en plus grassement, ces Lilliputiens, été comme hiver, inlassablement. Que leur passe-t-il donc par la tête ? Ne seront-ils jamais satisfaits de ce qu’il leur offre ? Il leur en faut toujours plus ? Ce qui inquiète le Géant des montagnes, c’est le nombre toujours croissant des visiteurs sur son domaine. Ils viennent de plus en plus loin pour s’agglutiner à ses pieds, grimper ses côtes et glisser sur ses flancs avec leurs ridicules lattes de bois. Tout a commencé à la fin du 18ème siècle. Il ne se souvient plus exactement de la date. C’était la première fois que ces petites créatures, qu’il observaient de loin, montaient jusqu’à son crâne enneigé. Il avait trouvé l’aventure audacieuse et quelle drôle de sensation ce châtouillis sur sa tête avec ces petits pieux ! Son voisin, le Mont Maudit en était jaloux. Maintenant, il rigole.

Aujourd’hui, il est devenu un animal de foire. Lui, le roi de toutes les montagnes d’Europe, voilà à quoi il en est réduit, à cause de la folie des hommes. En toute saison, ils l’envahissent de toute part. L’hiver, ils sont des dizaines de milliers à polluer, parfois même dans les moindres grains, les mailles de son manteau, tacheté de pylônes de fer et de bâtiments de bois ou de pierre. Ils n’ont aucun scrupule à perturber son sommeil avec leurs beuveries quotidiennes.

L’été, des centaines d’alpinistes viennent chaque jour planter, sur la voie du Mont du Goûter, leur crampons sur sa peau plus ou moins pelée. Il faut voir les bouchons qui se forment à certains passages, entre ceux qui montent et ceux qui descendent, creusant de belles escarres à certains endroits avec les déchets laissés par des malotrus. Certains, des fous, imaginent même emmener leur gamin en bas-âge sur ce sentier, parce qu’il est peu difficile, paraît-il… Ce qui est facile, c’est leur bêtise à oublier les dangers de la montagne : le changement très rapide des conditions météorologiques, avec de soudaines et violentes pointes de vent glacial au sommet.

Et puis, la créativité des habitants du village, implanté à ses pieds, a eu raison de sa descente de rein avec une large galerie de sculpture de glace. Après avoir enduré les saignées de la construction, le seigneur des montagnes voit affluer les touristes dans cette plaie anesthésiée par le froid. Le pire est qu’il ne ressent rien. Aucun fourmillement. Il ne peut que constater la vague humaine entrer et sortir de lui. Chaque fois, à la fin de l’été, il s’acharne à détruire cette monstruosité, en poussant très fort ses longs cheveux de glace. Mais la saison suivante, ils en bâtissent une autre. Avec les années, ses cheveux se sont clairsemés et sa chair terreuse est de plus en plus apparente. Les gens de la vallée y ont même installé une boutique pour y vendre les pierres, qu’ils ont volées dans ses viscères.

Parfois, le Titan des Alpes ne peut retenir un gros coup de colère, qu’il regrette très vite quand il voit la mort que ses avalanches ont provoqués. Mais lui, jusqu’à quand va-t-il tenir à ce rythme ?

Mon commentaire

Pour moi, le lieu était une évidence. J’ai laissé parler mes émotions.

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