L’art de commencer une histoire

Les premières lignes sont les plus importantes : elles livrent tout de I’œuvre

Eric-Emmanuel Schmitt

L’exercice derrière le texte

Ecrire une courte nouvelle dont la première phrase est celle-ci : rien ne serait arrivé si je n’avais pas changé de coiffeur.


Rien ne serait arrivé si je n’avais pas changé de coiffeur. C’est fou, quand même, quand on pense à l’impact des habitudes sur sa vie. Il suffit que vous en changiez ne serait-ce qu’une pour que votre vie prenne un tournant totalement autre. Ah, la magie des trajectoires, un peu comme une boule de flipper. Vous ne savez pas où ce changement peut vous propulser.

J’avais tout pour être heureuse : une santé de fer, de grands enfants magnifiques, un mari adorable, une superbe maison, des amies fidèles. Depuis peu, j’avais trouvé un petit job dans la librairie de la bourgade où nous habitions. Bref, le bonheur parfait si tant est que la perfection existe.

Tout est parti d’une remarque anodine de mon mari. Nous regardions la télévision et, en me montrant une journaliste, il m’a lancé :

– Tu vois, je te vois bien avec une coupe comme celle-là. Ça t’irait bien.

Sur le coup, je n’ai rien répondu. Tout juste ai-je pensé que cette coupe, c’était celle que j’avais quand j’avais vingt ans. Les jours suivants, l’idée a fait son chemin dans ma tête, sans que je prenne une décision.

Coïncidence, une semaine plus tard, une cliente est venue à la librairie. Elle avait exactement la coupe que mon mari avait aimée. Les mots sont sortis de ma bouche sans que mon cerveau n’ait eu le temps de réagir. A mes compliments sur sa coiffure, elle m’a donné sans hésiter les coordonnées de son coiffeur, en précisant bien : « dites-lui que vous venez de ma part ! Vous aurez un rendez-vous plus rapidement ». Aussitôt dit, aussitôt fait. Huit jours plus tard, treize heures tapantes, j’étais dans le fauteuil d’un salon ultra-moderne, entre les mains de Serge, patron des lieux et célèbre visagiste de la grande ville d’à côté.

Quand il m’a demandé la coiffure que je voulais, je me suis entendu dire « je veux changer de tête. Elle est entre vos mains ! Ce que je veux, c’est être belle ». A ces mots, que je n’avais pas prémédités, Serge a souri avec chaleur, puis a répondu « Parfait, j’adore ! Faites-moi confiance ».

Deux heures plus tard, quand je me suis découverte dans le miroir, je n’en croyais pas mes yeux. J’étais… Belle ! Serge avait réussi à transformer ma tête banale en une jolie frimousse, toute rayonnante, avec une nouvelle couleur, un nouveau volume, une asymétrie originale. J’en avais les larmes aux yeux. Impression qu’une nouvelle vie s’ouvrait devant moi. Dans le salon, tout le monde s’extasiait sur ce « miracle ». Serge, tout fier, roucoulait de plaisir.

Dans la rue, je marchais la tête haute et le sourire aux lèvres. Je me sentais à la fois légère et mal à l’aise. Tous ces regards sur moi, qu’on ne regardait plus, qui étais devenue transparente. Et là, subitement, j’existais à nouveau. Alors, je me suis laissée porter par cet élan de jouvence et je suis entrée dans la première boutique de vêtements à la mode, qui m’inspirait. J’en suis ressortie avec trois tenues rock’n’chic qui allongeaient ma silhouette et révélaient des jambes galbées, que j’ignorais. Avec les compliments de la commerçante, j’ai gardé une tenue sur moi. Je l’ai ensuite assortie à des chaussures à talons, moi qui n’en mets jamais. Enfin, j’ai terminé ma course de beauté chez une esthéticienne, qui a mis en valeur mes grands yeux verts et mes lèvres, paraît-il, bien dessinées. Je ne me reconnaissais plus, au propre comme au figuré. Moi, jusqu’ici mesurée et si loin du souci de mon apparence, j’avais claqué deux mille euros en une après-midi uniquement pour mon look ! Et ce nouveau style dévoilait une autre personne ou plutôt celle de mes vingt ans, comme si je me retrouvais après des années d’absence ou d’amnésie. Deux mille euros pour se retrouver, ce n’est pas si cher après tout ! Mais que s’était-il passé pour que je m’oublie ainsi ? Et qu’y avait-il de mal à se laisser anesthésier par le bonheur ?

Soudain, un vertige m’a envahie devant cette tornade intérieure. Besoin de me poser quelque part. Mes pas m’ont guidée vers un bar très tendance, le genre d’endroit que je ne fréquente jamais. Au serveur qui me dévisageait avec une gourmandise indécente pour son jeune âge, j’ai commandé un whisky. J’avais besoin d’un gros remontant.

C’est à ce moment que j’ai entendu sa voix dans mon dos. Une voix familière que je n’avais pas entendue depuis vingt ans. Une voix qui, encore aujourd’hui, me faisait vibrer au plus profond de moi-même. Une voix que je reconnaitrais entre mille : Michel, mon premier amour.

– Nathalie… a-t-il balbutié.

J’étais pétrifiée. Cette journée, je le sentais, était de celle, où vous le savez, les choses ne seront jamais plus comme avant.

Je l’ai entendu quitter sa chaise et approcher. Quand j’ai levé les yeux, il se dressait droit devant moi, aussi ému que je l’étais. Avec les années, ses yeux s’étaient creusés et sa bouche était marquée. Mais il avait toujours ce charme ravageur, qui m’avait fait craquer.

– Nathalie, a-t-il répété, en me regardant avec ce même air amoureux d’autrefois, quand nous étions de jeunes insouciants, avec toute la vie devant nous.

J’avais envie de fuir, de hurler, de le repousser. Mais je n’ai pas bougé. Pire, j’ai accepté qu’il s’assoit à ma table, lorsqu’il m’en a demandé la permission.

– Que tu es belle ! a-t-il dit, en s’asseyant sans bruit. Tu es encore plus belle qu’avant. La maturité te va bien. Tu es rayonnante.
– Ne te moque pas de moi, Michel.
– Jamais je ne me suis moqué de toi, Nathalie, tu le sais.
– Alors, pourquoi es-tu parti ?
– Parce que j’étais lâche et con. Je l’ai souvent regretté.
– Ah ? C’est la raison pour laquelle tu es resté silencieux pendant toutes ces années ?
– Non. Quand je suis revenu de mon périple autour du monde, je t’ai cherchée… Et je t’ai retrouvée. Tu étais mariée, avec un enfant. J’ai pensé que tu avais tourné la page et que je n’avais pas le droit de venir foutre en l’air ta vie, moi qui avais fui comme un voleur. J’ai pensé que c’était ma punition de t’avoir abandonnée.
– J’ai espéré recevoir au moins une lettre pour comprendre, pour t’attendre. Et je t’aurais attendu. D’ailleurs, je T’AI attendu, malgré tout. Je me disais que cet amour entre nous était tellement beau et si fort, que notre histoire ne pouvait pas se terminer comme ça, comme des points de suspension en l’air.
– Je te demande pardon. Tu sais, j’ai été bien puni.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Oh, je vais te la faire courte. A mon retour, j’ai monté une boîte qui a tout de suite bien marché. Je gagnais bien ma vie et j’étais une personne en vue. J’acceptais les interviews, car j’espérais que tu me verrais dans les articles de presse et que tu reprendrais contact avec moi. Mais c’est un autre scénario qui s’est produit. Ma célébrité a attiré, entre autres, une femme qui te ressemblait beaucoup physiquement. Elle en a joué et, comme toute manipulatrice, elle s’est débrouillée pour que je l’épouse et lui fasse un gamin, qu’elle utilise comme otage entre nous, depuis que j’ai demandé le divorce. Double sentence. J’ai dû vendre ma boîte pour payer les frais du divorce et je ne peux pas voir mon fils.

Dans sa voix, de la résignation mêlée d’une pointe de colère. Comme moi, le temps avait eu raison de sa fougue. Il fut surpris, quand le serveur apporta ma boisson.

– Quel malheur tu veux noyer dans ce whisky ?
– Aucun en particulier. J’avais juste besoin de me remettre de certaines émotions.
– Quelles émotions, si je ne suis pas trop indiscret ?

Qu’est-ce que je pouvais lui répondre ? Que j’avais le sentiment d’être prise dans un tourbillon sans fin, dont il était à cet instant le point d’orgue ? Non, je n’allais pas lui faire cette faveur. Et puis, j’avais ma famille, ma vie, mon mari. J’ai botté en touche. Il a enchaîné en disant qu’il était très heureux de m’avoir croisée. J’ai très bien compris qu’il n’avait pas osé prononcer le mot « retrouvée » et il avait eu raison. Je ne l’aurais pas accepté, moi, qui ne pouvais pas avouer que j’étais tout aussi heureuse de le revoir.

Très vite, il a embrayé sur la raison de ma présence ici, dans cette ville. Bien sûr, une manœuvre pour me garder encore un peu auprès de lui. Secrètement, j’en étais ravie. Pour taire la culpabilité qui me rongeait, j’ai trouvé refuge derrière le misérable argument que je ne faisais rien de mal. J’ai donc laissé les mots se tisser les uns aux autres pour oublier le temps. Quand le soir est tombé, prise de panique, je me suis ruée sur mon téléphone portable. Dix-neuf heures…. Et un texto de mon mari : « Désolé, ma Chérie, mais ce soir, tu vas devoir manger seule. J’ai un épais dossier à traiter. Je vais rentrer très tard. Bisous. »

Les enfants étaient en vacances chez leurs grands-parents, je n’avais pas de raison particulière de rentrer. Quand il m’a invitée au restaurant, j’ai dit oui. Qu’auriez-vous fait à ma place ?

Le repas fut divin, le vin délicieux et Michel, merveilleux, comme au temps de nos vingt ans. En sortant du restaurant, il a proposé de me raccompagner à ma voiture. J’ai accepté comme la midinette que j’étais redevenue. Quand, au moment de payer le parking, il m’a prise dans ses bras, je me suis laissé faire et j’ai retrouvé la folle saveur de notre première étreinte. J’étais comme électrisée. Quand il a pris ma main pour m’emporter dans une chambre d’hôtel, ma culpabilité s’est réveillée avec brutalité. J’ai évoqué mon mari, qui à cet instant même était plongé dans son travail. J’ai dû protester bien mollement pour que Michel insiste autant, faisant plier le peu de ma résistance. Juste le temps d’envoyer un court SMS « Je ne rentre pas ce soir. Je suis en bringue exceptionnellement » et j’ai suivi mon premier amour, comme hypnotisée. Exceptionnel, c’était bien le mot. Tout, dans cette journée, l’était. Demain serait un autre jour.

Mon mari lut mon message vers une heure du matin. Je le découvris le lendemain, en me réveillant dans les bras de Michel. La même panique de la veille me reprit immédiatement. Qu’est-ce que j’avais fait ? J’étais folle. Folle amoureuse et folle tout court. Oui, demain était un autre jour. J’ai rassemblé mes affaires et à mon tour, j’ai fui lâchement.

A la maison, mon mari m’accueillit, bouche bée et yeux écarquillés. Il avait du mal à me reconnaître. Une baguette magique avait métamorphosé sa femme et il ne savait pas s’il devait se réjouir ou s’en inquiéter. Bien sûr, il me demanda où j’étais passée. Bien sûr, j’ai menti, ce que je n’avais jamais fait tout au long de notre mariage.

Les mois qui suivirent furent entre cauchemar et rêve. Mon mari, bizarrement, n’arrivait pas à être heureux de ma transformation, même s’il en était fier. Mais toute cette attention sur ma petite personne le perturbait profondément, lui qui aimait la simplicité et la tranquillité. Il est devenu jaloux. Michel, lui, m’enveloppait de messages vibrants, de regards rassurants et de promesses enivrantes. Il était hors de question qu’il laisse passer cette deuxième chance, peut-être la dernière. Mais était-ce la mienne ?

Depuis mon rendez-vous chez le coiffeur, je vis un dilemme permanent. Je sais que le jour viendra bientôt où je devrai prendre une décision.

Mon commentaire

Trouver l’idée m’a pris trois jours et puis, l’histoire s’est écrite sous mes doigts au fur et à mesure que les mots me venaient.

J’ai reçu de nombreux commentaires très enthousiastes, qui m’ont rassurée sur ma capacité à faire vibrer un lecteur.

2 réponses sur “L’art de commencer une histoire”

  1. Sympa comme tout ! Justement je sors de la saga de Kathrin Pancol et je me demandais quoi lire après… A quand la suite 🙂

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