Ecrire en s’inspirant de ses sensations d’enfance

L’exercice derrière le texte

Prendre une recette de cuisine et la transformer en un texte d’écrivain.


Dans la grande et sombre cuisine de la vieille ferme du Haut Doubs, seul le lent tic-tac de la lourde horloge comtoise martèle le temps qui s’égrène. Tic-tac. Tic-tac. Un épais fourneau à bois réchauffe la pièce, traversée par les rais tranchants du soleil qui perce par les deux fenêtres au verre cloqué.

Une vieille femme, voûtée, aux formes généreuses, se tient debout devant la longue table de chêne massif, marquée par l’usure du temps et les stigmates de cette vie de famille haute en couleur, qu’elle a engendrée. Si cette table pouvait parler, elle en raconterait des choses. Les coups de gueule, les coups de sang, les coups de foudre, les rires et les larmes. Les enfants ont grandi, sont devenus à leur tour parents. Tous les dimanches, ils se réunissent ici, dans le giron familial. Prendre avec leur progéniture un bon bol d’air frais, eux qui sont coincés dans la ville. Mais aussi, ne pas la laisser trop seule, puisque le père s’en est parti il y a quelques années, emporté par sa tête devenue folle.

C’est la fin de l’été. Les pommes ont été ramassées. De bonnes pommes bien fondantes, comme la Belle de Boskoop, qu’elle a patiemment triées, séparant les abîmées pour en faire un bon jus plein de vitamines, et les plus belles pour ses tartes, que ses enfants et petits-enfants dévorent à pleines dents.

Son tablier autour du cou et de la taille, elle épluche consciencieusement les fruits, bercée par le balancier de l’horloge. Régulièrement, elle remet en place du dos de sa main une mèche rebelle qui tombe sur son front ridé. En face d’elle, trône sur la table la grosse motte de beurre, qu’elle a baratté chaque jour depuis une semaine avec le lait de l’unique vache qu’il reste du cheptel qu’ils avaient du temps de son mari. Il faut bien ça pour les deux tartes Tatin qu’elle prépare, en souriant. Elle entend déjà les cris de joie des enfants et les mots doux de sa grande, quand ils entreront en humant la bonne odeur du caramel chaud. Une odeur bien connue dans la famille. Il y a même un jeu pour les enfants, lorsque, sous l’œil prudent de leurs parents, ils saisissent le tison rougi dans la braise du fourneau pour le poser sur les morceaux de sucre alignés comme des dominos sur le repose-pied. Leurs yeux scintillent devant les bulles qui s’échappent du sucre brûlé par la chaleur.

Le caramel qu’elle a préparé est différent. Elle a pris le de sucre de canne, qu’elle garde précieusement. Elle l’a versé dans la casserole à fond large, préchauffée sur la plus grande plaque du fourneau. Pour que le sucre ne colle pas, elle a déplacé la casserole sur une plaque plus petite, là où le feu est moins brûlant. Patiemment, elle a attendu qu’il commence à fondre pour faire tourner sa cuillère en bois, presque aussi vieille qu’elle. Le caramel repose maintenant dans les deux moules posés sur les dessous de plats à l’autre extrémité de la table.

Sur le fourneau, l’eau crépite dans le grand fait-tout. Il est temps de pocher les huit grosses pommes, qu’elle vient de vider de leur cœur et de leurs pépins. Ce n’est pas son travail préféré. Elle, elle mange les pommes entièrement, car elle aime le goût légèrement amer des pépins. Quand elle était petite, sa mère, pour l’en dissuader, lui racontait qu’un pommier allait pousser dans son estomac. En vain. Elle a continué et cette habitude ne l’a jamais quittée.
Le pochage, c’est son secret. Elle se dépêche de couper les pommes en quartiers, qu’elle amasse dans un grand saladier. Elle essuie ses mains caleuses sur son long tablier, saisit le beurre et le saladier, et péniblement elle marche jusqu’au fourneau. Ses hanches lui rappellent que les années ont passé. Le jeune médecin de la ville l’a prévenue : un jour, il lui faudra un fauteuil roulant. Un jour, mais pas aujourd’hui. Ni demain. Ni même après-demain. Pour l’heure, c’est dimanche et c’est jour de fête.

Elle verse dans l’eau bouillante les trois-quarts du beurre et une bonne dose de sucre, blanc cette fois. Elle attend que le mélange soit totalement fondu, se dandinant sur chaque hanche, pour oublier la douleur. Enfin, elle peut verser les pommes, qui cuiront là pendant dix minutes. Un rapide coup d’œil à son amie l’horloge. Ouf ! Aucun retard. Tout sera prêt quand la marmaille arrivera. Il y aura ses gendres, toujours prêts à la taquiner et lui faire des farces. Surtout le Michel, qui s’amuse à renifler au-dessus de ses gamelles, alors qu’il sait qu’elle déteste ça. Elle le rabroue et il rit. Sa blague favorite : lui dénouer son tablier dans le dos. Elle râle mais rien n’y fait. Mais à part ça, c’est un bon gars. Sa grande a bien choisi.

Elle aimerait que sa dernière puisse trouver, comme son aînée, sa chaussure à son pied. Voilà la pensée qui lui traverse l’esprit lorsqu’elle vérifie son fameux civet de lapin qui mijote doucement depuis le matin. Non, il ne colle pas. Parfait.
En s’appuyant de sa main droite sur la table de la cuisine, elle se dirige lentement vers la pièce voisine. C’est le cellier, au sol en terre battue, où elle a laissé reposer sa pâte feuilletée. Elle l’a minutieusement préparée la veille, respectant bien les étapes : la détrempe, cette première pâte faite d’eau fraîche salée, qu’on laisse reposer au moins deux heures, le pâton après avoir ajouté le beurre, le tourage que l’on répète au moins six fois. Sa pâte feuilletée, tout comme sa tarte Tatin, est réputée dans le village. Tout le monde s’empresse à connaître sa recette, son truc. Elle en rigole d’embarras. Elle n’a pas l’habitude des compliments. Ce qui la chagrine, c’est qu’avec ses hanches, elle peut de moins en moins la faire. C’est un travail trop physique pour son corps fatigué. Elle soupire en ramenant cahin-caha les deux boules de pâte dans la cuisine, dont la chaleur contraste avec la fraîcheur du cellier.

Elle fait le tour de la table pour se placer à côté des moules. Elle veut limiter ses pas. Elle soupoudre la table de farine et étale une première boule de pâte, qu’elle travaille avec le rouleau au rythme du balancier. Lentement, fermement, d’un côté, de l’autre, jusqu’à ce qu’elle couvre tout le moule.

Un nouveau coup d’œil à l’horloge. Il est temps de retirer les pommes de leur jus. Soufflant et transpirant après ces efforts, elle retourne laborieusement auprès du fourneau. Elle pousse la casserole sur le côté, là où la chaleur est bien plus faible. Sa grande la tanne pour qu’elle s’achète une cuisinière moderne, bien plus facile à utiliser que ce vieux fourneau à bois, avec lequel on ne peut pas régler la température. Mais, pourquoi changer si celui-là fonctionne bien ? Et puis, elle a l’habitude. Elle sait comment faire. La preuve, ses plats, qu’elle prépare depuis soixante ans sur ce vieil engin de fonte, ils s’en régalent encore ! Ah, cette jeunesse, toujours pressée, se dit-elle en silence, en attrapant son écumoire. Elle retire petit à petit tous les quartiers de pomme, qu’elle place à nouveau dans le saladier.
Elle laisse l’écumoire dans le fait-tout, et saisit le saladier. Elle se retourne, un rai de soleil l’aveuglant partiellement, revient péniblement à sa place. Elle repose le saladier sur la table. Il y a la deuxième pâte à étaler. Encore un soupir pour se donner du courage.

Voilà, elle a presque fini. Il lui reste à piquer les pâtes, tasser les fruits fondants sur le caramel encore tiède dans les moules et enfin poser les pâtes par-dessus. Elle s’applique à la tâche, malgré la peine, imaginant déjà ses petits-enfants, piaillant la bouche ouverte, comme des oisillons dans un nid, pour obtenir leur part du butin Tatin.

Toujours perdue dans ses pensées, elle se saisit d’un torchon et ouvre la porte du four, dont la chaleur lui saute au visage. Elle se redresse, en tournant la tête, prend appui sur le dossier d’une chaise pour saisir les moules, qu’elle enfourne l’un après l’autre.

L’horloge sonne les onze heures, comme on sonne la fin d’une journée de labeur. La vieille femme se laisse tomber sur une chaise, profitant de l’odeur des pommes caramélisées qui se répand dans la pièce silencieuse. Dans une heure, ici même, le tintamarre de la vie reprendra son droit, faisant oublier l’horloge du temps.

Mon commentaire

La difficulté est de choisir sa recette. Le secret : laisser parler son coeur, qui choisira la recette, qui vous a apporté les plus fortes émotions.

Personnellement, la recette m’est venu naturellement, car elle me rappellait les bons souvenirs que je partageais avec ma grand-mère, alors qu’elle préparait les repas de famille derrière ses fourneaux. Elle me faisait mal au coeur, à la voir se mouvoir si difficilement, elle atteinte d’une malformation à la hanche. mais elle refusait systématiquement que je l’aide, chaque fois que je lui proposais.

De cette grand-mère au grand coeur, me restent des moments de grande complicité, des rires et des larmes, quand elle a disparu.

Un exercice qui m’a valu de nombreux commentaires spontanés et très positifs, encourageants.

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