Boomerang

Boomerang, une nouvelle sur le thème de la trahison, qui met en scène quatre personnages, au coeur d’une histoire palpitante.

La contrainte : ne pas dépasser 6000 caractères.

Lisez et vous comprendrez le titre “Boomerang”.


Tout est parti d’un regard intercepté par hasard. Vraiment ?

Xavier et moi étions invités au dixième anniversaire de l’entreprise qui l’employait. La cérémonie avait lieu dans un superbe château, une imposante demeure et un débordement de luxe indispensables pour marquer l’événement. Les festivités se déroulaient dans l’immense salle d’apparat, ornée de mille miroirs et de fresques du 18ème siècle. De gigantesques lustres scintillaient au-dessus des deux à trois cent convives présents. Après le traditionnel discours du président, chacun s’était précipité vers les plateaux servis par le personnel dans un ballet de champagne et de petits fours et un brouhaha tapageur. Avec un collègue de Xavier, je commentais l’architecture du lieu, légère et insouciante, jusqu’à cet instant où j’ai croisé les yeux de merlan frit de mon mari. Une fraction de seconde durant, j’ai rougi, enchantée d’un tel regard après seize ans de mariage. Une fraction de seconde seulement, le temps de réaliser que l’attention s’adressait à Bénédicte, la flamboyante assistante du PDG, qui se tenait derrière moi. Elle riait avec d’autres, sûre de sa beauté. Elle vit Xavier et s’empourpra. Elle me vit et se figea.

En retournant la tête en direction de mon mari, mes yeux ont été happés par une chose sans éclat, attifée d’une robe de celles qui traversent les modes sans bruit ni fracas. Moi ou ce qu’il en restait.

Un mois plus tard, j’étais entre les mains d’experts qui me revisitaient de pied en cape, en toute confidentialité. Le résultat fut à la hauteur du choc : colossal. A peine si je me reconnaissais en la femme sublime que je découvrais. En larmes, je naviguais entre délice et effroi. Dans la rue, je fus prise d’une sensation bizarre. Tous ces gens qui me dévisageaient. Subitement, j’existais. Mais existe-t-on au travers des autres ? Et qui étais-je en réalité ? La femme mesurée et prudente d’hier, qui se foutait de son apparence ou celle d’aujourd’hui, avide de vivre dans le présent et la lumière ? Un vertige me saisit. Besoin de me poser. Mes pas m’ont menée vers un bar très tendance. Au serveur qui me fixait avec une gourmandise indécente, j’ai commandé un whisky. C’est là que j’ai entendu sa voix. Familière, elle me revenait comme un boomerang, vingt ans plus tard. Une voix reconnaissable entre mille : Michel.

– Nathalie…

Pétrifiée, je lui ai fait face lentement. Il était ému. Avec les années, ses yeux s’étaient creusés et sa bouche, marquée. Mais il avait toujours ce charme ravageur, qui m’avait fait craquer. J’avais envie de hurler, de le repousser. Je n’ai pas bougé. Pire, j’ai accepté de partager sa table.

– Que tu es belle ! s’est-il extasié. La maturité te va bien. Tu es rayonnante !

– Ne te moque pas de moi.

– Jamais je ne me suis moqué de toi, tu le sais.

– Alors, pourquoi es-tu parti ?

– Parce que j’étais lâche et con. Je l’ai souvent regretté.

– C’est pour ça que tu es resté silencieux tout ce temps ?

– Non. Quand je suis revenu de mon périple autour du monde, je t’ai cherchée et retrouvée. Tu étais mariée, avec un enfant. J’ai pensé que tu m’avais oublié et que je n’avais pas le droit de ruiner ta vie, moi qui avais fui comme un voleur.

– J’ai espéré une lettre pour comprendre. Je t’ai attendu. Je me disais que notre amour était si fort que notre histoire ne pouvait pas se terminer en points de suspension.

– Pardon. Tu sais, la vie s’est bien vengée.

– Autrement dit ?

– Oh, pour faire court, j’ai monté une boîte qui a marché du tonnerre. Riche et célèbre, j’acceptais tous les interviews dans l’espoir que tu me voies dans les médias et que tu me recontactes. Mon succès a attiré une autre femme. Elle te ressemblait. Enfin, c’est ce que je croyais. Nous avons eu un gamin, qu’elle prend comme otage, depuis que j’ai demandé le divorce. Double sentence. J’ai vendu ma boîte pour payer le divorce et je ne vois pas mon fils.

Dans sa voix, de la résignation mêlée de colère, qui se transforma en surprise amusée à l’arrivée du serveur.

– Quel malheur veux-tu noyer dans ce whisky ?

– Aucun en particulier. Juste besoin de me remettre de certaines émotions.

– Quelles émotions, sans être trop indiscret ?

Que répondre ? Que j’étais prise dans une tornade, dont il était à cet instant le point d’orgue ? J’ai botté en touche. Il a enchaîné par un « très heureux de t’avoir rencontrée » qui voulait dire « retrouvée ». Très vite, il a embrayé sur ma présence ici pour me garder auprès de lui. Secrètement, j’en étais ravie. J’ai laissé les mots se tisser les uns aux autres. Quand le soir est tombé, paniquée, je me suis ruée sur mon portable. Dix-neuf heures et un texto de Xavier : « Désolé, Chérie, tu vas devoir manger seule. Un épais dossier à traiter. Baiser. »

Les enfants étaient avec leurs amis. Rester seule ? Non. Je n’ai pas refusé l’invitation à dîner qui m’était offerte. La soirée fut magique comme au temps de nos vingt ans. Quand il a proposé de m’accompagner à ma voiture, j’ai dit oui comme la midinette que j’étais redevenue. Quand il m’a prise dans ses bras, je l’ai laissé faire, envahie par la même furieuse saveur de nos étreintes d’autrefois. Quand il a voulu m’emporter pour la nuit, j’ai invoqué mon mari, ma vie. Molle protestation qu’il balaya sans difficulté. Je l’ai suivi après un bref SMS pour apaiser Xavier.

Le lendemain, la panique et la culpabilité m’ont ressaisie. J’étais folle. Folle amoureuse et folle tout court. J’ai rassemblé mes affaires et j’ai filé. Xavier m’accueillit bouche bée et yeux écarquillés, ne sachant s’il devait se réjouir ou s’inquiéter de cette nouvelle femme qui était la sienne. Bien sûr, il me demanda où j’étais passée. Bien sûr, j’ai menti, ce que je n’avais jamais fait.

Les mois suivants, Xavier était devenu jaloux et Michel me couvrait de promesses. Il ne laisserait pas passer cette deuxième chance. Mais était-ce la mienne ?

Finalement, j’ai quitté Xavier, qui s’est rapidement mis en ménage avec Bénédicte, trop contente de la double vengeance que je lui offrais en rejoignant Michel, son ex-mari.


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Depp
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Depp

Du rythme, une histoire bien construite avec une chute inattendue, une écriture fluide qui se lit sans décrocher un seul instant.
Bravo pour ce défi de rédiger une nouvelle dans la contrainte, et qui se déroule sur deux scènes et non sur un moment précis. Pas facile, mais vous l’avez fait.