La Gauloise

L’histoire d’un salafiste pris à son propre jeu.

La Gauloise ou comment se glisser dans  la peau d’un personnage que l’on déteste profondément, qu’il fasse partie de son cercle quotidien ou qu’il soit un personnage célèbre ou encore un profil de personnage.


« Mais qu’est-ce qu’elle fout là, celle-là ! » pense Ahmed, en dévisageant méchamment une Gauloise, au style impeccable, un sac d’ordinateur en cuir à l’épaule. La femme d’affaires, indépendante dans toute sa puissance, qui ose entrer sur son territoire. Elle marche sur le trottoir en face, son téléphone portable à la main, vraisemblablement à la recherche d’une adresse.

« Elle cherche les ennuis ou quoi ? Venir nous narguer chez nous, comme ça, en pantalon et sans voile, comme si elle ne savait pas où elle était ? »

– T’as vu la meuf ? lui demande son pote Mockthar, le patron du bar où se retrouvent chaque jour tous les hommes du quartier. Enfin, les purs qui respectent l’Islam.

– Ouais, je l’ai vue, lui répond Ahmed, sans bouger de sa chaise.

Il est la sentinelle. Son poste de garde, c’est dehors à l’une des petites tables installées, en bordure de route. Son rôle, repérer les rebelles qui n’observent pas les règles coraniques ou les indésirables. Autrement dit, les journalistes, les curieux, les flics. Voilà deux ans qu’il remplit cette fonction comme un sacerdoce, avec foi. Normal, lorsqu’on œuvre pour le bienfondé d’une religion, non ?

– Qu’est-ce que tu vas faire ?

– Comme d’habitude, lance Ahmed en dépliant lentement son imposant mètre quatre-vingt-dix.

En quelques enjambées, il rattrape la femme. « Eh toi ! »

Mais elle ne se retourne pas, continuant son chemin comme s’il n’existait pas.

« Mais elle se fout de moi, cette connasse ! Pour qui elle se prend cette souchienne ? Je vais la faire dégager vite fait ! »

– Eh ! crie-t-il, en allongeant le pas.

Mais toujours aucune réaction de l’autre. « Va falloir que je me mette en colère pour lui faire comprendre qui est le maître ici »

– Qu’est-ce que tu fous ici, sale blanche ? » lui hurle-t-il au visage, en l’obligeant fermement de sa main à lui faire face.

– Pardon ? » lui répond-elle calmement, en lui plantant ses yeux dans les siens avec un aplomb innocent.

« Mais pour qui elle se prend, celle-là ? Comment ose-t-elle me dévisager ? C’est moi, l’homme, pas elle ! Elle fait ce qu’elle veut dans son monde, mais là, chez moi, ce sont mes règles ! »

– Je te demande ce que tu fous là, aboie-t-il, en se penchant sur elle, menaçant.

– Pas la peine de vous mettre en colère comme ça, jeune homme.

Sa voix est claire, posée. Son attitude, sereine. Aucune peur, aucun doute, aucune agressivité. Ahmed est déstabilisé et sa colère, bien sûr décuplée. « Je vois le genre. Une de ces créatures qui se croie intelligente parce qu’elle a fait des études ! Elle croit qu’elle va m’impressionner ? Je vais lui montrer qui est le mâle ici »

– Tu viens nous narguer, c’est ça ? » tonne-t-il, en approchant encore son visage pour n’être qu’à quelques centimètres du sien.

– Pourquoi narguer ? réplique-t-elle, sans broncher et en prenant son temps pour parler.

– Parce que les femelles comme toi, c’est ce qu’elles aiment faire. Venir ici et nous narguer sur notre territoire.

Ahmed sait que cet argument fait souvent bondir les blanches et les autres aussi. Il connaît leur discours par cœur : ici, c’est la France et en France, on est libre de circuler où on veut. Depuis le temps, il a la réponse toute prête, dans les mots et les gestes. Les femmes, il faut qu’elles craignent les hommes. Sinon, elles se mettent des trucs dangereux dans la tête, comme l’égalité entre hommes et femmes ou les études. Comme s’ils étaient égaux ! Mais ça ne va pas, non ! Un homme, c’est le roi dans la famille parce que c’est lui qui la crée. Sans sa semence, la femme n’est rien. Elle devrait se sentir honorée qu’un homme la fasse mère. Sans lui, y’a pas de gosse ! Et puis, l’homme est physiquement plus fort que la femme, non ? C’est bien le signe que la nature a désigné l’homme pour dominer la femme ! L’homme blanc, il ne le comprend pas. Comment a-t-il pu ouvrir les portes de l’éducation aux filles ? A quoi ça sert, l’instruction, pour faire le ménage ou la cuisine ? La maison, c’est la place des femmes. Même les sales blancs, malgré leur soi-disant modernité, ne s’y collent pas ou si peu ! Alors, pourquoi il envoie les filles à l’université ? Pour en faire des femmes de ménage savantes ? Le savoir, c’est mauvais. Enfin, pour les femmes. Car, le savoir c’est le pouvoir et le pouvoir, c’est pour les hommes. On dit bien LE pouvoir et pas LA pouvoir. Comment les femmes peuvent-elles le comprendre si on les laisse s’accoutrer n’importe comment ! Comment les blancs peuvent-ils laisser leurs mères, leurs sœurs ou leurs filles s’habiller en montrant tous leurs attributs ? Elles ne cherchent qu’à attirer l’attention sur elles, c’est évident. Et pourquoi faire ? Pour exciter les mecs et ensuite leur dire non. Si ça, ce n’est pas de la manipulation. Un appel au viol, en somme. Si elles ne veulent pas se faire emmerder, qu’elles se cachent ! Le Coran le dit bien : la femme ne doit pas se dévoiler en public. C’est bien pour les empêcher d’embobiner les hommes avec leurs sales manigances. C’est bien connu, elles sont perverses. La preuve : on ne les comprend pas.

– Je ne suis pas donc la bienvenue ici ?

– Nan ! Tu piges vite, on dirait ?!

– Bien. Je vais m’en aller. Mais je crois que l’un des vôtres ne va pas être content.

– Pourquoi ?

– Parce qu’il ne s’est pas présenté à la convocation du juge et que, s’il ne donne pas signe de vie au plus tôt, il va se retrouver entre deux policiers qui le mettront direct en prison.

– Ah oui ?

– Oui. Je suis son avocate. » explique-t-elle tranquillement, en sortant une carte de visite, sur laquelle il peut lire ‘Laurent Avocats & Associés’. « Je remplace mon collègue en charge de son dossier. Je me suis déplacée ici parce que je n’ai pas reçu de réponse de sa part, malgré mes lettres et mes appels téléphoniques. Mais pas de problème, je m’en vais. Je ne voudrais pas offenser votre religion. Si vous le connaissez, vous lui ferez passer le message ?

– Comment il s’appelle ?

– Ahmed Am Omran.

« La salope ! »

Note de l’auteur: Gauloise ou Souchienne est le surnom que donnent les salafistes aux Françaises Blanches.


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Eléonore
Invité
Eléonore

Quel texte percutant ! Je me suis sentie immergée dans la violence des paroles d’Ahmed, qui sonnent juste. Et aussi, la douceur de son interlocutrice est remarquable. J’ai trouvé la chute excellente et bien pensée.
Merci pour ce texte !

Carole
Invité
Carole

,Vraiment super ton texte! Quelle empathie, ainsi qu’une belle étude de personnages. J’ai été captivé dès le début. Merci pour l’inspiration! Salutations du Québec

Clara
Invité
Clara

J’ai l’impression, dés le début du texte, de voir rouler une boule de neige qui va grossir, s’enfler, se gorger d’injures, de haine et et de violence. Le personnage est détestable, ça ne fait pas un pli. Bravo pour l’exercice carrément réussi.
En face de lui, la sérénité et la politesse désarmantes de l’avocate. Quel contraste !
Bonne continuation !