Dans la peau d’un personnage détestable

L’exercice

il s’agit de se glisser dans  la peau d’un personnage que l’on déteste profondément, qu’il fasse partie de son cercle quotidien ou qu’il soit un personnage célèbre ou encore un profil de personnage.

Ensuite, il faut écrire un texte ou une histoire.

Ci-dessous mon essai.


« Mais qu’est-ce qu’elle fout là, celle-là ! » pense Ahmed, en dévisageant méchamment une Gauloise, au style impeccable, un sac d’ordinateur en cuir à l’épaule. La femme d’affaires, indépendante dans toute sa puissance, qui ose entrer sur son territoire. Elle marche sur le trottoir en face, son téléphone portable à la main, vraisemblablement à la recherche d’une adresse.

« Elle cherche les ennuis ou quoi ? Venir nous narguer chez nous, comme ça, en pantalon et sans voile, comme si elle ne savait pas où elle était ? »

– T’as vu la meuf ? lui demande son pote Mockthar, le patron du bar où se retrouvent chaque jour tous les hommes du quartier. Enfin, les purs qui respectent l’Islam.

– Ouais, je l’ai vue, lui répond Ahmed, sans bouger de sa chaise.

Il est la sentinelle. Son poste de garde, c’est dehors à l’une des petites tables installées, en bordure de route. Son rôle, repérer les rebelles qui n’observent pas les règles coraniques ou les indésirables. Autrement dit, les journalistes, les curieux, les flics. Voilà deux ans qu’il remplit cette fonction comme un sacerdoce, avec foi. Normal, lorsqu’on œuvre pour le bienfondé d’une religion, non ?

– Qu’est-ce que tu vas faire ?

– Comme d’habitude, lance Ahmed en dépliant lentement son imposant mètre quatre-vingt-dix.

En quelques enjambées, il rattrape la femme. « Eh toi ! »

Mais elle ne se retourne pas, continuant son chemin comme s’il n’existait pas.

« Mais elle se fout de moi, cette connasse ! Pour qui elle se prend cette souchienne ? Je vais la faire dégager vite fait ! »

– Eh ! crie-t-il, en allongeant le pas.

Mais toujours aucune réaction de l’autre. « Va falloir que je me mette en colère pour lui faire comprendre qui est le maître ici »

– Qu’est-ce que tu fous ici, sale blanche ? » lui hurle-t-il au visage, en l’obligeant fermement de sa main à lui faire face.

– Pardon ? » lui répond-elle calmement, en lui plantant ses yeux dans les siens avec un aplomb innocent.

« Mais pour qui elle se prend, celle-là ? Comment ose-t-elle me dévisager ? C’est moi, l’homme, pas elle ! Elle fait ce qu’elle veut dans son monde, mais là, chez moi, ce sont mes règles ! »

– Je te demande ce que tu fous là, aboie-t-il, en se penchant sur elle, menaçant.

– Pas la peine de vous mettre en colère comme ça, jeune homme.

Sa voix est claire, posée. Son attitude, sereine. Aucune peur, aucun doute, aucune agressivité. Ahmed est déstabilisé et sa colère, bien sûr décuplée. « Je vois le genre. Une de ces créatures qui se croie intelligente parce qu’elle a fait des études ! Elle croit qu’elle va m’impressionner ? Je vais lui montrer qui est le mâle ici »

– Tu viens nous narguer, c’est ça ? » tonne-t-il, en approchant encore son visage pour n’être qu’à quelques centimètres du sien.

– Pourquoi narguer ? réplique-t-elle, sans broncher et en prenant son temps pour parler.

– Parce que les femelles comme toi, c’est ce qu’elles aiment faire. Venir ici et nous narguer sur notre territoire.

Ahmed sait que cet argument fait souvent bondir les blanches et les autres aussi. Il connaît leur discours par cœur : ici, c’est la France et en France, on est libre de circuler où on veut. Depuis le temps, il a la réponse toute prête, dans les mots et les gestes. Les femmes, il faut qu’elles craignent les hommes. Sinon, elles se mettent des trucs dangereux dans la tête, comme l’égalité entre hommes et femmes ou les études. Comme s’ils étaient égaux ! Mais ça ne va pas, non ! Un homme, c’est le roi dans la famille parce que c’est lui qui la crée. Sans sa semence, la femme n’est rien. Elle devrait se sentir honorée qu’un homme la fasse mère. Sans lui, y’a pas de gosse ! Et puis, l’homme est physiquement plus fort que la femme, non ? C’est bien le signe que la nature a désigné l’homme pour dominer la femme ! L’homme blanc, il ne le comprend pas. Comment a-t-il pu ouvrir les portes de l’éducation aux filles ? A quoi ça sert, l’instruction, pour faire le ménage ou la cuisine ? La maison, c’est la place des femmes. Même les sales blancs, malgré leur soi-disant modernité, ne s’y collent pas ou si peu ! Alors, pourquoi il envoie les filles à l’université ? Pour en faire des femmes de ménage savantes ? Le savoir, c’est mauvais. Enfin, pour les femmes. Car, le savoir c’est le pouvoir et le pouvoir, c’est pour les hommes. On dit bien LE pouvoir et pas LA pouvoir. Comment les femmes peuvent-elles le comprendre si on les laisse s’accoutrer n’importe comment ! Comment les blancs peuvent-ils laisser leurs mères, leurs sœurs ou leurs filles s’habiller en montrant tous leurs attributs ? Elles ne cherchent qu’à attirer l’attention sur elles, c’est évident. Et pourquoi faire ? Pour exciter les mecs et ensuite leur dire non. Si ça, ce n’est pas de la manipulation. Un appel au viol, en somme. Si elles ne veulent pas se faire emmerder, qu’elles se cachent ! Le Coran le dit bien : la femme ne doit pas se dévoiler en public. C’est bien pour les empêcher d’embobiner les hommes avec leurs sales manigances. C’est bien connu, elles sont perverses. La preuve : on ne les comprend pas.

– Je ne suis pas donc la bienvenue ici ?

– Nan ! Tu piges vite, on dirait ?!

– Bien. Je vais m’en aller. Mais je crois que l’un des vôtres ne va pas être content.

– Pourquoi ?

– Parce qu’il ne s’est pas présenté à la convocation du juge et que, s’il ne donne pas signe de vie au plus tôt, il va se retrouver entre deux policiers qui le mettront direct en prison.

– Ah oui ?

– Oui. Je suis son avocate. » explique-t-elle tranquillement, en sortant une carte de visite, sur laquelle il peut lire ‘Laurent Avocats & Associés’. « Je remplace mon collègue en charge de son dossier. Je me suis déplacée ici parce que je n’ai pas reçu de réponse de sa part, malgré mes lettres et mes appels téléphoniques. Mais pas de problème, je m’en vais. Je ne voudrais pas offenser votre religion. Si vous le connaissez, vous lui ferez passer le message ?

– Comment il s’appelle ?

– Ahmed Am Omran.

« La salope ! »

Mon commentaire

L’un des exercices les plus difficiles pour moi. J’ai beaucoup de mal à vraiment détester quelqu’un. Derrière une attitude arrogante ou abjecte, qui me révulse, je cherche toujours une raison, bonne ou mauvaise, la blessure, qui motive ce comportement.

Il m’a falllu beaucoup de temps pour me détacher des émotions que je ressentais envers des personnes dont je ne supporte pas le comportement et les idées.

L’art de commencer une histoire

Les premières lignes sont les plus importantes : elles livrent tout de I’œuvre

Eric-Emmanuel Schmitt

L’exercice derrière le texte

Ecrire une courte nouvelle dont la première phrase est celle-ci : rien ne serait arrivé si je n’avais pas changé de coiffeur.


Rien ne serait arrivé si je n’avais pas changé de coiffeur. C’est fou, quand même, quand on pense à l’impact des habitudes sur sa vie. Il suffit que vous en changiez ne serait-ce qu’une pour que votre vie prenne un tournant totalement autre. Ah, la magie des trajectoires, un peu comme une boule de flipper. Vous ne savez pas où ce changement peut vous propulser.

J’avais tout pour être heureuse : une santé de fer, de grands enfants magnifiques, un mari adorable, une superbe maison, des amies fidèles. Depuis peu, j’avais trouvé un petit job dans la librairie de la bourgade où nous habitions. Bref, le bonheur parfait si tant est que la perfection existe.

Tout est parti d’une remarque anodine de mon mari. Nous regardions la télévision et, en me montrant une journaliste, il m’a lancé :

– Tu vois, je te vois bien avec une coupe comme celle-là. Ça t’irait bien.

Sur le coup, je n’ai rien répondu. Tout juste ai-je pensé que cette coupe, c’était celle que j’avais quand j’avais vingt ans. Les jours suivants, l’idée a fait son chemin dans ma tête, sans que je prenne une décision.

Coïncidence, une semaine plus tard, une cliente est venue à la librairie. Elle avait exactement la coupe que mon mari avait aimée. Les mots sont sortis de ma bouche sans que mon cerveau n’ait eu le temps de réagir. A mes compliments sur sa coiffure, elle m’a donné sans hésiter les coordonnées de son coiffeur, en précisant bien : « dites-lui que vous venez de ma part ! Vous aurez un rendez-vous plus rapidement ». Aussitôt dit, aussitôt fait. Huit jours plus tard, treize heures tapantes, j’étais dans le fauteuil d’un salon ultra-moderne, entre les mains de Serge, patron des lieux et célèbre visagiste de la grande ville d’à côté.

Quand il m’a demandé la coiffure que je voulais, je me suis entendu dire « je veux changer de tête. Elle est entre vos mains ! Ce que je veux, c’est être belle ». A ces mots, que je n’avais pas prémédités, Serge a souri avec chaleur, puis a répondu « Parfait, j’adore ! Faites-moi confiance ».

Deux heures plus tard, quand je me suis découverte dans le miroir, je n’en croyais pas mes yeux. J’étais… Belle ! Serge avait réussi à transformer ma tête banale en une jolie frimousse, toute rayonnante, avec une nouvelle couleur, un nouveau volume, une asymétrie originale. J’en avais les larmes aux yeux. Impression qu’une nouvelle vie s’ouvrait devant moi. Dans le salon, tout le monde s’extasiait sur ce « miracle ». Serge, tout fier, roucoulait de plaisir.

Dans la rue, je marchais la tête haute et le sourire aux lèvres. Je me sentais à la fois légère et mal à l’aise. Tous ces regards sur moi, qu’on ne regardait plus, qui étais devenue transparente. Et là, subitement, j’existais à nouveau. Alors, je me suis laissée porter par cet élan de jouvence et je suis entrée dans la première boutique de vêtements à la mode, qui m’inspirait. J’en suis ressortie avec trois tenues rock’n’chic qui allongeaient ma silhouette et révélaient des jambes galbées, que j’ignorais. Avec les compliments de la commerçante, j’ai gardé une tenue sur moi. Je l’ai ensuite assortie à des chaussures à talons, moi qui n’en mets jamais. Enfin, j’ai terminé ma course de beauté chez une esthéticienne, qui a mis en valeur mes grands yeux verts et mes lèvres, paraît-il, bien dessinées. Je ne me reconnaissais plus, au propre comme au figuré. Moi, jusqu’ici mesurée et si loin du souci de mon apparence, j’avais claqué deux mille euros en une après-midi uniquement pour mon look ! Et ce nouveau style dévoilait une autre personne ou plutôt celle de mes vingt ans, comme si je me retrouvais après des années d’absence ou d’amnésie. Deux mille euros pour se retrouver, ce n’est pas si cher après tout ! Mais que s’était-il passé pour que je m’oublie ainsi ? Et qu’y avait-il de mal à se laisser anesthésier par le bonheur ?

Soudain, un vertige m’a envahie devant cette tornade intérieure. Besoin de me poser quelque part. Mes pas m’ont guidée vers un bar très tendance, le genre d’endroit que je ne fréquente jamais. Au serveur qui me dévisageait avec une gourmandise indécente pour son jeune âge, j’ai commandé un whisky. J’avais besoin d’un gros remontant.

C’est à ce moment que j’ai entendu sa voix dans mon dos. Une voix familière que je n’avais pas entendue depuis vingt ans. Une voix qui, encore aujourd’hui, me faisait vibrer au plus profond de moi-même. Une voix que je reconnaitrais entre mille : Michel, mon premier amour.

– Nathalie… a-t-il balbutié.

J’étais pétrifiée. Cette journée, je le sentais, était de celle, où vous le savez, les choses ne seront jamais plus comme avant.

Je l’ai entendu quitter sa chaise et approcher. Quand j’ai levé les yeux, il se dressait droit devant moi, aussi ému que je l’étais. Avec les années, ses yeux s’étaient creusés et sa bouche était marquée. Mais il avait toujours ce charme ravageur, qui m’avait fait craquer.

– Nathalie, a-t-il répété, en me regardant avec ce même air amoureux d’autrefois, quand nous étions de jeunes insouciants, avec toute la vie devant nous.

J’avais envie de fuir, de hurler, de le repousser. Mais je n’ai pas bougé. Pire, j’ai accepté qu’il s’assoit à ma table, lorsqu’il m’en a demandé la permission.

– Que tu es belle ! a-t-il dit, en s’asseyant sans bruit. Tu es encore plus belle qu’avant. La maturité te va bien. Tu es rayonnante.
– Ne te moque pas de moi, Michel.
– Jamais je ne me suis moqué de toi, Nathalie, tu le sais.
– Alors, pourquoi es-tu parti ?
– Parce que j’étais lâche et con. Je l’ai souvent regretté.
– Ah ? C’est la raison pour laquelle tu es resté silencieux pendant toutes ces années ?
– Non. Quand je suis revenu de mon périple autour du monde, je t’ai cherchée… Et je t’ai retrouvée. Tu étais mariée, avec un enfant. J’ai pensé que tu avais tourné la page et que je n’avais pas le droit de venir foutre en l’air ta vie, moi qui avais fui comme un voleur. J’ai pensé que c’était ma punition de t’avoir abandonnée.
– J’ai espéré recevoir au moins une lettre pour comprendre, pour t’attendre. Et je t’aurais attendu. D’ailleurs, je T’AI attendu, malgré tout. Je me disais que cet amour entre nous était tellement beau et si fort, que notre histoire ne pouvait pas se terminer comme ça, comme des points de suspension en l’air.
– Je te demande pardon. Tu sais, j’ai été bien puni.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
– Oh, je vais te la faire courte. A mon retour, j’ai monté une boîte qui a tout de suite bien marché. Je gagnais bien ma vie et j’étais une personne en vue. J’acceptais les interviews, car j’espérais que tu me verrais dans les articles de presse et que tu reprendrais contact avec moi. Mais c’est un autre scénario qui s’est produit. Ma célébrité a attiré, entre autres, une femme qui te ressemblait beaucoup physiquement. Elle en a joué et, comme toute manipulatrice, elle s’est débrouillée pour que je l’épouse et lui fasse un gamin, qu’elle utilise comme otage entre nous, depuis que j’ai demandé le divorce. Double sentence. J’ai dû vendre ma boîte pour payer les frais du divorce et je ne peux pas voir mon fils.

Dans sa voix, de la résignation mêlée d’une pointe de colère. Comme moi, le temps avait eu raison de sa fougue. Il fut surpris, quand le serveur apporta ma boisson.

– Quel malheur tu veux noyer dans ce whisky ?
– Aucun en particulier. J’avais juste besoin de me remettre de certaines émotions.
– Quelles émotions, si je ne suis pas trop indiscret ?

Qu’est-ce que je pouvais lui répondre ? Que j’avais le sentiment d’être prise dans un tourbillon sans fin, dont il était à cet instant le point d’orgue ? Non, je n’allais pas lui faire cette faveur. Et puis, j’avais ma famille, ma vie, mon mari. J’ai botté en touche. Il a enchaîné en disant qu’il était très heureux de m’avoir croisée. J’ai très bien compris qu’il n’avait pas osé prononcer le mot « retrouvée » et il avait eu raison. Je ne l’aurais pas accepté, moi, qui ne pouvais pas avouer que j’étais tout aussi heureuse de le revoir.

Très vite, il a embrayé sur la raison de ma présence ici, dans cette ville. Bien sûr, une manœuvre pour me garder encore un peu auprès de lui. Secrètement, j’en étais ravie. Pour taire la culpabilité qui me rongeait, j’ai trouvé refuge derrière le misérable argument que je ne faisais rien de mal. J’ai donc laissé les mots se tisser les uns aux autres pour oublier le temps. Quand le soir est tombé, prise de panique, je me suis ruée sur mon téléphone portable. Dix-neuf heures…. Et un texto de mon mari : « Désolé, ma Chérie, mais ce soir, tu vas devoir manger seule. J’ai un épais dossier à traiter. Je vais rentrer très tard. Bisous. »

Les enfants étaient en vacances chez leurs grands-parents, je n’avais pas de raison particulière de rentrer. Quand il m’a invitée au restaurant, j’ai dit oui. Qu’auriez-vous fait à ma place ?

Le repas fut divin, le vin délicieux et Michel, merveilleux, comme au temps de nos vingt ans. En sortant du restaurant, il a proposé de me raccompagner à ma voiture. J’ai accepté comme la midinette que j’étais redevenue. Quand, au moment de payer le parking, il m’a prise dans ses bras, je me suis laissé faire et j’ai retrouvé la folle saveur de notre première étreinte. J’étais comme électrisée. Quand il a pris ma main pour m’emporter dans une chambre d’hôtel, ma culpabilité s’est réveillée avec brutalité. J’ai évoqué mon mari, qui à cet instant même était plongé dans son travail. J’ai dû protester bien mollement pour que Michel insiste autant, faisant plier le peu de ma résistance. Juste le temps d’envoyer un court SMS « Je ne rentre pas ce soir. Je suis en bringue exceptionnellement » et j’ai suivi mon premier amour, comme hypnotisée. Exceptionnel, c’était bien le mot. Tout, dans cette journée, l’était. Demain serait un autre jour.

Mon mari lut mon message vers une heure du matin. Je le découvris le lendemain, en me réveillant dans les bras de Michel. La même panique de la veille me reprit immédiatement. Qu’est-ce que j’avais fait ? J’étais folle. Folle amoureuse et folle tout court. Oui, demain était un autre jour. J’ai rassemblé mes affaires et à mon tour, j’ai fui lâchement.

A la maison, mon mari m’accueillit, bouche bée et yeux écarquillés. Il avait du mal à me reconnaître. Une baguette magique avait métamorphosé sa femme et il ne savait pas s’il devait se réjouir ou s’en inquiéter. Bien sûr, il me demanda où j’étais passée. Bien sûr, j’ai menti, ce que je n’avais jamais fait tout au long de notre mariage.

Les mois qui suivirent furent entre cauchemar et rêve. Mon mari, bizarrement, n’arrivait pas à être heureux de ma transformation, même s’il en était fier. Mais toute cette attention sur ma petite personne le perturbait profondément, lui qui aimait la simplicité et la tranquillité. Il est devenu jaloux. Michel, lui, m’enveloppait de messages vibrants, de regards rassurants et de promesses enivrantes. Il était hors de question qu’il laisse passer cette deuxième chance, peut-être la dernière. Mais était-ce la mienne ?

Depuis mon rendez-vous chez le coiffeur, je vis un dilemme permanent. Je sais que le jour viendra bientôt où je devrai prendre une décision.

Mon commentaire

Trouver l’idée m’a pris trois jours et puis, l’histoire s’est écrite sous mes doigts au fur et à mesure que les mots me venaient.

J’ai reçu de nombreux commentaires très enthousiastes, qui m’ont rassurée sur ma capacité à faire vibrer un lecteur.

Cri du coeur pour un géant maltraité

Descrire un lieu ou un monument ne doit pas être absolument nécessaire. Mais si cela l’est, il faut toujours se poser la question : qu’est-ce qui est utile de dire ou pas ?

Mieux vaut toujours suggérer que tout dévoiler, selon le secret de la synecdoque.

Jouer avec les contrastes et l’imaginaire suggéré par le lieu ou le monument est une autre piste.

L’exercice derrière le texte

Décrire sur une demi-page un lieu ou un monument que vous ne nommerez pas par les termes habituels qui lui correspondent (ex : décrire la Tour Eiffel sans utiliser les mots comme tour, Eiffel, paris etc).


Il en impose avec sa haute stature et son long manteau d’un blanc immaculé. Il dépasse tout le monde d’une bonne tête. On le repère de loin et chaque fois, la magie opère. Le regard est accroché.

De nombreuses personnes ont fait leur fortune sur son dos. Enfin, son dos et le reste : son ventre, ses bras, ses pieds et même sa tête. Même ses entrailles ont été percées et pillées. Paraît-il qu’il gênait les échanges entre les hommes ! Lui, qui les nourrit depuis des siècles. Ils ont même osé creuser dans ses os de rocailles un long et douloureux drain, qui traverse son corps de part en part, suppurant chaque jour des milliers de véhicules, dans un sens et dans l’autre.

Pourtant, il les fait vivre de plus en plus grassement, ces Lilliputiens, été comme hiver, inlassablement. Que leur passe-t-il donc par la tête ? Ne seront-ils jamais satisfaits de ce qu’il leur offre ? Il leur en faut toujours plus ? Ce qui inquiète le Géant des montagnes, c’est le nombre toujours croissant des visiteurs sur son domaine. Ils viennent de plus en plus loin pour s’agglutiner à ses pieds, grimper ses côtes et glisser sur ses flancs avec leurs ridicules lattes de bois. Tout a commencé à la fin du 18ème siècle. Il ne se souvient plus exactement de la date. C’était la première fois que ces petites créatures, qu’il observaient de loin, montaient jusqu’à son crâne enneigé. Il avait trouvé l’aventure audacieuse et quelle drôle de sensation ce châtouillis sur sa tête avec ces petits pieux ! Son voisin, le Mont Maudit en était jaloux. Maintenant, il rigole.

Aujourd’hui, il est devenu un animal de foire. Lui, le roi de toutes les montagnes d’Europe, voilà à quoi il en est réduit, à cause de la folie des hommes. En toute saison, ils l’envahissent de toute part. L’hiver, ils sont des dizaines de milliers à polluer, parfois même dans les moindres grains, les mailles de son manteau, tacheté de pylônes de fer et de bâtiments de bois ou de pierre. Ils n’ont aucun scrupule à perturber son sommeil avec leurs beuveries quotidiennes.

L’été, des centaines d’alpinistes viennent chaque jour planter, sur la voie du Mont du Goûter, leur crampons sur sa peau plus ou moins pelée. Il faut voir les bouchons qui se forment à certains passages, entre ceux qui montent et ceux qui descendent, creusant de belles escarres à certains endroits avec les déchets laissés par des malotrus. Certains, des fous, imaginent même emmener leur gamin en bas-âge sur ce sentier, parce qu’il est peu difficile, paraît-il… Ce qui est facile, c’est leur bêtise à oublier les dangers de la montagne : le changement très rapide des conditions météorologiques, avec de soudaines et violentes pointes de vent glacial au sommet.

Et puis, la créativité des habitants du village, implanté à ses pieds, a eu raison de sa descente de rein avec une large galerie de sculpture de glace. Après avoir enduré les saignées de la construction, le seigneur des montagnes voit affluer les touristes dans cette plaie anesthésiée par le froid. Le pire est qu’il ne ressent rien. Aucun fourmillement. Il ne peut que constater la vague humaine entrer et sortir de lui. Chaque fois, à la fin de l’été, il s’acharne à détruire cette monstruosité, en poussant très fort ses longs cheveux de glace. Mais la saison suivante, ils en bâtissent une autre. Avec les années, ses cheveux se sont clairsemés et sa chair terreuse est de plus en plus apparente. Les gens de la vallée y ont même installé une boutique pour y vendre les pierres, qu’ils ont volées dans ses viscères.

Parfois, le Titan des Alpes ne peut retenir un gros coup de colère, qu’il regrette très vite quand il voit la mort que ses avalanches ont provoqués. Mais lui, jusqu’à quand va-t-il tenir à ce rythme ?

Mon commentaire

Pour moi, le lieu était une évidence. J’ai laissé parler mes émotions.

La nouveauté dans le point du vue

Le style prend sa source dans le point de vue que nous allons prendre pour raconter notre histoire. Elle peut se dérouler :

  • comme un conte, en donnant le sentiment de tout connaître de l’histoire et des personnages… Le style sera léger et omniscient.
  • comme un reporter, qui décrit, plan par plan, les personnages et les situations. Au lecteur de se forger son opinion… Le style sera factuel et non-émotionnel.
  • comme un fan, qui défend bec et ongle le personnage qu’il suit. Le style prendra le ton du personnage principal.
  • comme un ventriloque, qui déroule l’histoire dans la peau du personnage. Le style sera personnel et empathique.

L’exercice derrière le texte

Reprendre un conte d’enfance et le ré-écrire d’un autre point de vue. Seulement, moi, les contes ne m’inspiraient pas…


Le téléphone sonne. Encore une fois. C’est la dixième fois depuis le début de l’après-midi. Je sais qui m’appelle. C’est mon futur-ex mari. Il veut me supplier de l’aider, de lui pardonner. Mais il rêve ! Après tout ce que j’ai enduré. Si je ne décroche pas, je le connais, il va me harceler toute la nuit. J’attends la douzième sonnerie pour répondre sans une seule once d’enthousiasme. J’ai à peine le temps de dire « allo » que ce manipulateur hors pair passe à l’attaque.

NE ME QUITTE PAS, IL FAUT OUBLIER, TOUT PEUT S’OUBLIER
C’est ça ! Oublier les soirs où tu rentrais complètement pété de tes sorties avec tes soi-disant amis, oublier tes remarques assassines sur mes tenues, ma famille et mes amis, oublier tes longues absences trop régulières…

QUI S’ENFUIT DÉJÀ, OUBLIER LE TEMPS DES MALENTENDUS
Je peux savoir ce que tu appelles malentendus exactement ? Quand j’ai découvert que tu avais une triple vie, avec des enfants avec deux autres femmes ou quand je me suis aperçue que tu avais vidé mon compte en banque ?

ET LE TEMPS PERDU À SAVOIR COMMENT
Ah ça, tu l’as dit, que de temps perdu, toutes ces années à me demander comment j’avais atterri avec un type comme toi, comment j’en étais arrivée là, comment j’ai pu me faire avoir par un minable comme toi !

OUBLIER CES HEURES QUI TUAIENT PARFOIS, À COUP DE POURQUOI LE CŒUR DU BONHEUR
Je suppose que tu fais allusion à nos disputes ?! Tu es gonflé, quand même ! Il aurait fallu que je te laisse agir, comme tu voulais, sans broncher ? Et de quel bonheur parles-tu ? Du tien, ça, c’est sûr ! Mais du mien, c’est une autre histoire. Tu étais bien trop obsédé par ton image, ta cour, ton succès.

NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS….
Ok, c’est bon, j’ai compris ! Tu ne vas pas le répéter cent mille fois… Et puis, tu m’énerves avec ta voix de chèvre larmoyante ! Pathétique !

MOI, JE T’OFFRIRAI DES PERLES DE PLUIE, VENUES DE PAYS OÙ IL NE PLEUT PAS
Les perles, c’est bon, j’ai ma dose. Nacre ou pluie, tu m’en as assez enfilées !

JE CREUSERAI LA TERRE JUSQU’APRÈS MA MORT POUR COUVRIR TON CORPS D’OR ET DE LUMIÈRE
Toi, creuser la terre ? Mais tu n’as jamais aimé jardiner, mon pauvre ! Attends, je te cite pour te rafraîchir la mémoire « Il n’y a que les gueux pour avoir les mains terreuses ! » Ce sont tes mots exacts chaque fois que je jardinais.
Quant à mon corps, tu l’as toujours trouvé mal fait. Pas assez de poitrine, trop de hanches, des jambes trop longues, des mains pas assez raffinées… Alors, mon corps d’or et de lumière, tu vois, ce que j’en pense ! A moins que ce soit de mon or dont tu parles… Là, peut-être.

JE FERAI UN DOMAINE OÙ L’AMOUR SERA ROI, OÙ L’AMOUR SERA LOI, OÙ TU SERAS REINE
Forcément, quand on s’appelle Amour, tu n’allais pas dire le contraire ! Tu me fais rire… Tu penses toujours à toi : toi le Roi, toi la Loi… Bien sûr, quand on est un grand avocat !
Et puis faire un domaine, trop facile ! Tu en as déjà un ! Je devrais même dire un empire ! Tes quatre villas aux quatre coins du monde, tes six sièges de président de conseil d’administration, tes comptes off-shore que tu as alimentés en partie avec MON argent…
Oui, je te le concède, je serai la reine. La reine des connes, la reine des cocues, la reine des courges… Mais ça, ça ne change pas ! Alors, s’il te plaît, n’en fais pas trop !

NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS….
T’en as pas marre de répéter toujours les mêmes mots ?

NE ME QUITTE PAS, JE T’INVENTERAI DES MOTS INSENSES QUE TU COMPRENDRAS
Ne te fatigue pas, des mots insensés, j’en ai déjà entendu assez, à commencer par ceux que tu as prononcés le jour de notre mariage. « Je te jure fidélité… de te respecter et t’honorer… pour le pire et le meilleur… »

JE TE PARLERAI DE CES AMANTS-LA QUI ONT VU DEUX FOIS LEURS CŒURS S’EMBRASER
Tu parles des amants diaboliques de Visconti, je présume ? Tu sais, ce film où le mari est tué et la femme adultère, elle meurt… C’est ça que tu proposes ? Comme avenir, il y a mieux !

JE TE RACONTERAI L’HISTOIRE DE CE ROI MORT DE N’AVOIR PAS PU TE RENCONTRER
Si tu parles de Louis XVI, merci pour le compliment ! En plus de me taxer de vieille, tu es en train de me dire que je suis bonne pour l’échafaud ! Super ! Quelle vision !

NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS….
Et c’est reparti !

ON A VU SOUVENT REJAILLIR LE FEU DE L’ANCIEN VOLCAN QU’ON CROYAIT TROP VIEUX
Tu parles certainement de tes colères monumentales, quand je ne fais pas ce que tu veux…

IL EST PARAÎT-IL DES TERRES BRÛLEES DONNANT PLUS DE BLE QU’UN MEILLEUR AVRIL
Ah oui, je vois ce que tu veux dire. Tu fais allusion à ces forêts que tu as incendiées pour les racheter à bas prix et y construire tes complexes immobiliers, c’est ça ?

ET QUAND VIENT LE SOIR, POUR QU’UN CIEL FLAMBOIE, LE ROUGE ET LE NOIR, NE S’EPOUSENT-ILS PAS
Evidemment, quand on provoque un brasier en pleine nuit, pour déloger des gens qui avaient osé t’affronter…

NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS….
Encore ?!

NE ME QUITTE PAS, JE NE VAIS PLUS PLEURER
Ouf !

JE NE VAIS PLUS PARLER
Vraiment ?

JE ME CACHERAI LA
Comment ça ? Ici ? Chez moi ? Mais tu déconnes ! Je n’ai pas envie que le fisc me prenne pour ta complice. J’ai eu un mal fou pour les convaincre que je n’étais pour rien dans toutes tes combines.

A TE REGARDER DANSER ET SOURIRE
Oui, enfin, c’est mon tour ! Maintenant que je sais que tu vas pourrir en prison, alors oui, je te le dis en face : à mon tour de m’amuser !

ET A T’ECOUTER CHANTER ET PUIS RIRE
Mais je croyais que j’avais une voix de canard, que je chantais faux et que mon rire était insupportable !

LAISSE-MOI DEVENIR L’OMBRE DE TON OMBRE
Excuse-moi, ça fait déjà vingt ans que je suis dans ton ombre. Ne me demande pas d’être encore moins que ça !

L’OMBRE DE TA MAIN, L’OMBRE DE TON CHIEN
L’ombre de ta main sur mon visage, je l’ai trop souvent vue, si tu veux savoir… Et celle de ton Dobermann quand il m’a attaqué le mollet, aussi !

NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS….
Bon, là, je sature ! Ciao. Je raccroche.

Mon commentaire

Je n’ai pas été du tout inspirée pour un conte. En revanche, cette chanson- monument s’est imposée à mon esprit. J’ai beaucoup ri en écrivant ce texte.

Il  a également beaucoup plu. L’une de mes camarades de classe m’a écrit : « désormais, je n’écouterai plus cette chanson de la même manière ». Et vous ?

 

Ecrire selon un genre et avec du style

La grosse question, quand on se lance dans l’écriture d’une histoire, est le choix du genre. Va-t-on partir pour une nouvelle, un roman, une pièce de théâtre, un conte ?

En fait, nous pouvons écrire dans tous les genres. C’est l’histoire qui nous guide vers un genre.

Exemple avec une nouvelle avec des contraintes imposées.

L’exercice derrière le texte

Le fil conducteur et l’histoire :  » Un homme part en voiture sans doute pour les vacances avec sa femme à côté de lui, sa belle-mère et ses enfants derrière. Tout à coup, l’homme sent sous son pied une chaussure de femme, un escarpin. Il panique car il sait très bien qu’il a trompé sa femme dans cette voiture avec une dame portant des escarpins. Comment va-t-il faire disparaître l’escarpin ?

La chute : Quand enfin il est arrivé à destination et qu’il a réussi à se débarrasser de l’escarpin, sa belle-mère sort de la voiture et dit « je ne comprends pas je ne retrouve plus ma chaussure ».


Moi, je m’appelle Gaspard. J’ai huit ans et je suis drôlement content. Je pars en vacances avec mon papa, ma maman, Rita ma petite sœur de cinq ans – même si elle est ch… – et ma Mamie !

Ma Mamie, elle est pas comme toutes les autres Mamies. Elle est super drôle et elle a un look d’enfer ! Elle porte souvent des blousons en cuir tout cloutés. Elle abuse des fois un peu sur le maquillage, avec son bleu sur les yeux, son noir autour et son rouge à lèvres qui laisse des traces partout. Elle a des hauts rigolos de toutes couleurs, des fois même en peau de léopard ou de zèbre. Ils sont souvent ouverts et on voit même le début de ses nénés. Quand Maman lui dit qu’elle pourrait quand même remonter son col, Mamie lui répond : « Pourquoi ? Ils sont pas beaux mes nénés ? ». Ma sœur et moi, ça nous fait marrer. Mamie, nous, on la trouve belle. Mamie, elle est pas comme tout le monde. Elle a toujours des histoires rigolotes à raconter. Elle nous parle de ses amoureux d’avant. « Parce qu’il faut bien que vous appreniez comment le monde marche ! » qu’elle dit. On comprend pas bien ce que ça veut dire, mais on s’en fout. On adore quand elle nous parle par exemple de son amoureux écossais, Edward, qui portait des jupes, comme les filles. Ou encore de Kurt, son amoureux allemand, qui habitait la Bavière, avec ses culottes de peau. On est complètement écroulés quand elle imite leurs accents.

Normal que Mamie, elle plaît aux hommes. Même encore maintenant ! L’autre jour, à l’école, j’en ai vu un de papa qui la regardait… Et pas que dans les yeux ! Mamie, elle met des jupes courtes, avec des fois, des collants avec des dessins. Ben oui, elle a la ligne, comme elle dit. Papa dit que ces jupes sont ras la tou…., avec une grimace qui veut dire qu’il aime pas. Mais alors, pas du tout ! Quand elle marche avec ses es… es… escar… Enfin, des chaussures avec des talons tous fins et super hauts – que même Rita, elle dit qu’elle voudra les mêmes quand elle sera grande – eh ben, Papa, il dit qu’elle ressemble à une p… J’ai jamais réussi à savoir ce que c’était après le p… Car, Maman se fâche tout de suite contre Papa et lui dit « Chut, les enfants ! ».

Moi, ma Mamie je l’adore. Elle nous emmène dans des endroits, que Papa et Maman veulent pas qu’on aille. L’autre fois, elle nous a emmenés dans un musée. Au départ, on était pas trop contents. Un musée, tu parles ! Mais quand on a été sur place, on était tout excités. Car, celui-là, c’était pas pareil que les autres. C’était le Musée des sous-vêtements… C’est ce que j’ai lu sur le panneau à l’entrée. Enfin, c’était le musée des culottes, quoi… Des « plis » comme dit Rita, comme elle arrive pas à dire « slip ». Le musée aussi des soutien-néné, comme les appelle Mamie. C’était génial. On en a vu des trucs, à se demander comment les gens pouvaient les enfiler ! Quelle rigolade, surtout avec les commentaires de Mamie. Elle en connaît un rayon ! On a appris plein de choses. Je comprends pas pourquoi Papa et Maman, ils veulent pas qu’on voit ça. En tous cas, mes copains, ils sont jaloux de moi. Ils voudraient avoir une grand-mère comme ma Mamie.

Aujourd’hui, c’est le grand départ. On va à la mer. On y restera deux semaines. Rita et moi, on est tout excités. C’est la première fois que Mamie vient avec nous en vacances. Papa ne semble pas trop content. Maman l’a rouspété. « Je te préviens, tu fais pas la gueule toutes les vacances à cause de ma mère ! » qu’elle a dit. Moi, je ne vois pas pourquoi il ferait la gueule. C’est les vacances et Mamie, elle est drôle ! Les adultes, ils sont pas toujours faciles à comprendre.
Tiens, par exemple, aujourd’hui, on part en vacances et là, Papa et Maman, ils sont tout énervés. C’est pas logique, quand même. Depuis ce matin, ils sont tout le temps après Rita et moi. Faut se dépêcher de déjeuner, de se brosser les dents, de s’habiller, de mettre les chaussures… Ils ont beau dire, mais Mamie, elle, elle reste cool. Elle arrête pas de nous faire des clins d’œil et de nous aider à nous préparer.

Enfin, on est dans la voiture et on part. Toutes les affaires sont dans le coffre. Il est plein à rabord. Et Maman qui n’arrête pas de demander à Papa s’il a bien mis dans le coffre ça ou ça… Du coup, Papa s’énerve. Moi, j’aime pas quand Papa conduit quand il est énervé. Il me fait peur.

« Tu aurais pu t’habiller autrement ! » dit Maman, tout fâchée, en se retournant vers Mamie.

« Qu’est-ce qu’elle a, ma tenue ? Et puis, tu me parles autrement ! Je suis ta mère, n’oublie pas ! » que Mamie répond du tac au tac.

Moi, je comprends pas pourquoi Maman, elle lui dit ça, à Mamie. Okay, elle a un truc comme un leggings, rouge qu’il est. En haut, elle a un haut avec plein de dessins rouges, verts et jaunes. Y’a pas de manches et son tour du cou est bien dégagé. Mais pas plus que d’habitude. Alors, c’est quoi le problème ?

« T’as vu tes chaussures ? »

« Oui. Elles vont bien avec ma tenue, non ? » que dit Mamie en tendant la jambe et en faisant des ronds avec son pied droite.

C’est vrai que ses es…es…. escar…. Bref, ses chaussures, elles sont rouges comme son haut.

« Au niveau couleur, oui. Mais, on ne peut pas dire que ce soit exactement des chaussures de vacances »

« Pourquoi ? »

« Maman ! Tu ne vas pas me dire que tu vas les mettre pour aller à la plage ! »

« Pourquoi pas ? » qu’elle répond, Mamie, en nous faisant un clin d’œil.

« Okay. Tu as raison… comme d’habitude. On ne peut pas parler avec toi. » que Maman répond, en tournant la tête du côté de la fenêtre. Je vois bien qu’elle est fâchée. Je suis assis juste derrière elle.

Mamie est au milieu, à côté de moi et Rita, derrière Papa, qui conduit. J’arrive pas trop à voir ce qu’il pense. Il a mis ses lunettes de soleil.

« Bon, on se calme ! » qu’il dit, Papa, avec ses mains à plat. « On part en vacances. On se détend. La vie est belle. »
Merci, Papa. Ben oui, on part en vacances. C’est pas comme si on partait à la guerre…

Ça fait je-ne-sais-pas-combien-de-temps qu’on est parti, mais ça fait drôlement longtemps. Maman n’est plus énervée du tout. Elle chante même une chanson avec nous.

« Tirelipimpon sur le Chiwawa….Tirelipimpon avec la tête avec les bras… »

Papa aussi, il chante ! Ça, c’est l’effet Mamie. Y’a pas à dire. Il a beau s’énerver contre elle, il y a toujours un moment où elle fait rigoler, où on se dit que dans la vie, y’a pire. Je trouve qu’elle sait y faire pour mettre l’ambiance.

« Allez, Jean-Pierre, la prochaine chanson, c’est vous qui la choisissez ! »

« Mais je ne connais pas aussi bien de chansons rigolotes que vous »

« Mais si, Jean-Pierre, vous en connaissez. Souvenez-vous quand vous étiez gamin… Qu’est-ce que vous chantiez ? »

« Je ne me rappelle pas… »

« Je ne vous crois pas. Regardez ma fille, elle se souvient des chansons qu’on chantait quand, avec son père, on partait en Espagne, n’est-ce pas ma Chérie ?! »

« Oui, c’est vrai. Allez, Jean-Pierre, fais pas ton gêné… »

« Oh merde ! » qu’il dit Papa, tout à coup.

« Jean-Pierre ! » que Maman le reprend, parce qu’on est là. Comme si on savait pas que les adultes le disent, ce mot.

« Ouais, désolé…. Mais t’as vu ce qu’il y a devant nous ? »

Ben, devant nous, y’a un gros bouchon. Toutes les voitures ont mis leurs feux clignotants. Papa ralentit et s’arrête juste derrière un gros 4×4.

« Bon, faut regarder où est la prochaine sortie d’autoroute » qu’il dit, en râlant un peu et en prenant son téléphone portable.

Du coup, plus personne ne parle. On attend que Papa parle.

« On est vraiment vernis ! La prochaine sortie est dans vingt kilomètres ! »

« Pas grave, Jean-Pierre » qu’elle dit, Mamie. « Y’a pas mort d’homme. Il suffit d’avoir un peu de patience. De toute façon, qu’est-ce que vous voulez faire ? »

« Rien. Il n’y a rien à faire »

« J’ai vu qu’il y a une aire de repos dans cinq kilomètres. On pourrait y faire une halte, non ? » qu’elle lui dit, Maman.

« Oui, bonne idée » qu’il répond, Papa, et nous, Rita et moi, on pousse des gros « Oouuuaaais !!! » On en a marre d’être dans la voiture.

Papa et Maman se regardent d’un air, qui veut dire « on n’a pas le choix ».

« A ce rythme, on devrait y être dans dix minutes, peut-être quinze… » qu’il dit, Papa.

« Bon, alors, Jean-Pierre, elle vient cette chanson ? » qu’elle demande encore Mamie.

« Ecoutez, Janine, ne le prenez pas mal, mais là, je ne suis plus d’humeur »

« Okay, okay…. Je n’insiste pas. Bon, les enfants, et si on jouait à un jeu en attendant ? »

« Oouuuaaais !!! »

Soudain, Papa, il pile en criant un gros « Putain ! ». Moi, je sais qu’il ne faut pas dire ce mot. Mais cette fois, Maman, elle lui dit rien. On a tous eu peur. Une « BM », comme dit Papa et comme il m’a appris à les reconnaître, a essayé de nous passer devant, depuis la file d’à côté. Le monsieur au volant, il voulait occuper l’espace que Papa a laissé libre devant le gros 4×4. Distance de sécurité, que ça s’appelle. Papa le klaxonne, mais le monsieur, il s’en moque. Il est passé quand même.

« Jean-Pierre, bravo. Vous avez de bons réflexes » que Mamie lui dit, à Papa.

« Merci, Janine » que Papa répond, en enlevant ses lunettes de soleil. Je le vois prendre un mouchoir et s’essuie le front qui est tout mouillé. C’est vrai qu’il fait chaud.

Moi, je suis fier de mon papa. Quand je serai grand, je serai comme lui. Fort, intelligent, et je saurai tout. C’est pour ça pour que je l’observe souvent. Quand il conduit, je regarde tout ce qu’il fait. Quand il change de vitesse, quand il regarde dans le rétroviseur, quand il met le clignotant… souvent, je fais comme lui, comme si j’avais un volant dans les mains. Rita, elle se moque de moi. Mais ça m’est égal. C’est une fille. Elle peut pas comprendre.

« Je peux avoir la bouteille d’eau, s’il te plaît, ma Chérie ? » que Mamie demande, en se penchant tellement en avant qu’elle est plus assise du tout. On voit même ses fesses. Il faut dire que la voiture de Papa, elle est grosse. C’est une Audi, spéciale pour les grands, que Papa a dit. J’arrive jamais à me souvenir du modèle.

« Bien sûr. Tiens ! Et les petits, ils en ont assez ? »

« Oui… t’inquiète pas »

Bizarre, la façon que Mamie a répondu à Maman, un peu comme une machine. Elle s’est rassise tout doucement en regardant papa avec un drôle d’air. Alors, je le regarde aussi. Pourquoi il a son bras droit entre ses jambes, comme s’il cherchait quelque chose par terre ? Il a pas l’air comme d’habitude. Ça, c’est pas dans la conduite. Il a jamais fait ça, en conduisant. On dirait qu’il a des ennuis. Je dis ça, parce qu’il fait la même tête que, quand il dit qu’il est stressé avec son travail. Il a le même tic. Avec ses doigts, il triture ses lèvres. Même que Maman, elle déteste ça.

« Qu’est-ce que tu as ? » qu’elle lui demande, d’ailleurs.

« Rien… »

« T’as pas l’air…»

« Rien, je te dis »

Papa regarde Mamie dans le rétroviseur. Elle le regarde aussi tout sérieusement. Papa, il est tout pas bien d’un seul coup. Je les ai jamais vus comme ça. Qu’est-ce qu’il y a ?

« Mamie… » que je demande.

« Oui, mon lapin »

« Ça va ? »

« Mais bien sûr que ça va ! Pourquoi voudrais-tu que ça n’aille pas ? » qu’elle me répond en riant. Ah, elle redevient comme avant. Enfin, presque. « Alors, on le fait ce jeu ? »

« Ouuiiii » que Rita dit.

Moi, je fais juste signe de la tête. Je vois bien qu’il y a quelque chose qui va pas. Alors, j’observe encore mon papa.

« Mais enfin, Jean-Pierre, qu’est-ce tu fous ? » que Maman, elle dit à Papa.

« Mais rien ! »

« Mais si… si tu crois que je ne te vois pas ! Qu’est-ce que tu planques là, sous ton siège ? »

« Mais rien, je ne planque rien… » qu’il dit, en remettant sa main sur le volant. « Dis-moi plutôt à quelle distance on est de l’aire de repos, s’il te plaît »

« Moins de trois kilomètres » que Maman répond, une fois qu’elle a regardé sur son téléphone.

« Alors, Gaspard, tu joues avec nous ou tu bayes aux corneilles ? » que Mamie, elle me dit.
Moi, je rigole.

« C’est quoi encore, cette expression, Mamie ? »

« Comment ça, tu ne connais pas, cette expression ? »

Je fais non de la tête.

« Ça veut dire rester sans rien dire, la bouche ouverte »

« Ben pourquoi on parle de corneilles ? »

« Ça a rien à voir avec les oiseaux, dans cette expression. Les corneilles, au 16ème siècle, c’était des choses sans importance. Et bayer aux corneilles, ça veut dire rester sans rester faire ni dire devant quelque chose qui n’a pas d’importance. Voilà, jeune homme ! »

« T’as vu, ta grand-mère, elle n’en pas forcément l’air, mais elle est très savante, tu sais ! » qu’elle me dit, Maman, toute fière. « Tu le savais, toi, Jean-Pierre ? »

« Non. Merci, Janine. Vous m’épatez. Je ne vous savais pas aussi calée ! »

Ben, c’est bien la première fois que j’entends Papa lui parler si gentiment, à Mamie.

« Mais qu’est-ce qui t’arrive, mon Chéri ? » qu’elle dit, Maman. « Tu te mets à aimer ma mère ? Il faut célébrer ça ! »

« T’affole pas, ma Chérie. Ce n’est peut-être que passager, ce revirement. Et puis, Il y a peut-être d’autres choses plus importantes à célébrer ?! »

Mamie a dit ça en regardant Papa dans le rétroviseur droit dans les yeux. Papa se râcle la gorge et baisse les yeux. C’est la première fois que je vois papa baisser les yeux devant Mamie. D’habitude, il se moque. Mais, pas là. Qu’est-ce qui se passe ?

« Ah, enfin, ça roule un peu plus… » qu’il dit.

C’est vrai que les voitures autour de nous, elles vont plus vite. Papa passe les vitesses. Et puis, je le vois poser sa main gauche sur sa cuisse, puis la passer entre ses jambes, comme il faisait tout à l’heure. On dirait qu’il attrape un truc, qu’il essaie de mettre du côté de sa portière, comme pour que maman ne le voit pas.

« Maintenant, Jean-Pierre, ça suffit ! Qu’est-ce que tu fabriques ? » que Maman dit, en se penchant vers lui. Elle est même au-dessus du levier de vitesse. « Fais-moi voir ce que tu tiens dans ta main ! »

« Mais arrête, tu vas nous faire avoir un accident » qu’il dit Papa, en la repoussant.

Mais Maman insiste et s’accroche au volant. Rita et moi, on commence à avoir peur. La voiture, elle fait comme des zig-zag. On est bringuebalés une fois à droite, une fois à gauche. Heureusement, Mamie, elle intervient.

« Mais enfin, tous les deux, vous arrêtez vos chamailleries ! On dirait des gosses ! Vous règlerez vos problèmes quand on sera sur l’aire de repos. Il manquerait plus que ça qu’on emboutisse une voiture ou qu’on se plante ! Ma Chérie, calme-toi ! »

Mamie, elle a parlé d’une voix forte, comme je l’ai jamais entendue. Maman, du coup, elle se calme. Elle fait comme nous, quand c’est elle qui nous gronde. Et Mamie qui regarde encore Papa dans le rétroviseur. C’est quoi, cette histoire. Moi, je crois savoir ce que Papa, il avait dans la main. Quand la voiture a fait un zag sur la droite, j’ai pu voir un truc. Il me semblait bien que c’était un es…es… escar… enfin, une chaussure de Mamie. Noire qu’elle est. Le truc, c’est que j’ai jamais vu Mamie avec des chaussures noires. Elle, elle a toujours des trucs tout bariolés de couleurs. Et pourquoi papa, il a une chaussure de Mamie ? Et pourquoi il le cache à Maman ? Est-ce que c’est parce que c’est des chaussures de p. comme il dit ?

Avec le coup de tonnerre de Mamie, on reste tous silencieux dans la voiture. Il n’y a que, quand on arrive à l’aire de repos, que Rita crie « Hourra ! On est arrivés ! »

Papa parque la voiture. Maman descend de la voiture très vite. Mamie lui demande de s’occuper de Rita, qui n’arrive pas à ouvrir sa porte.

« Normal, c’est la sécurité enfant » qu’elle dit, Maman, toujours fâchée. Je vois bien qu’elle meurt d’envie d’ouvrir la porte de papa.

« Maman, j’ai envie de faire pipi ! »

Ça, c’est ma sœur tout craché. Toujours envie de faire pipi.

« Emmène-là » que Mamie dit à Maman, en descendant de la voiture. « Moi, je m’occupe de Gaspard »

Mamie a parlé un peu comme tout à l’heure, dans la voiture. Maman a obéi. Ça fait bizarre de voir Maman obéir comme une petite fille. Moi, j’ai pas besoin qu’on s’occupe de moi. Je suis grand ! Et puis, je veux voir ce que fait papa. Pourquoi il reste encore dans la voiture, lui ?

« Tu ne descends pas, mon grand ? » que Papa me demande.

« Si… »

« Tu veux bien me passer le sac, là, dans la poche du siège de Maman ? »

« Celui-là ? »

« Oui…. Allez, sors de là maintenant ! Il est temps que tu te dégourdisses les jambes ! »

J’ai compris. Il veut pas que je vois ce qu’il fait. Je ne suis pas bête.

« Allez, viens avec moi, Gaspard » me dit Mamie, en tendant le bras.

Je descends de la voiture. Je vois papa mettre l’escar… truc dans le sac, en cachette. Il est vraiment bizarre, papa. Il descend lui aussi, avec le sac dans la main. Mamie me prend par la main.

« Viens, Gaspard, on va aller voir là-bas ce qu’il y a »

« Y’a rien à voir là-bas »

Je sais bien qu’elle me dit ça pour que je ne regarde pas ce que fait mon papa.

« Mais si. Allons, fais pas ton têtu. »

C’est à ce moment que Maman arrive avec Rita.

« Qu’est-ce que tu as dans la main ? Qu’est-ce qu’il y a dans ce sac ? »

« Rien… Un truc que je voulais jeter »

« Montre-moi ! »

Là, quand Maman, elle parle comme ça, y’a pas à discuter. Faut faire. Maman prend le sac des mains de Papa et quand elle sort la chaussure, elle dit :

« Mais qu’est-ce que tu fous avec une chaussure de Maman ? Tu voulais la bazarder, c’est ça ? Dans son dos, en plus ? Mais t’es un grand malade ! Okay, je sais que tu détestes ses chaussures, mais de là à lui planquer ses chaussures… Enfin, une chaussure. C’est pathétique, Jean-Pierre »

C’est là que Mamie, elle est géniale. Elle sait toujours régler les problèmes.

« Ma Chérie, ce n’est pas grave. Il me semblait bien qu’il me manquait une chaussure. Je n’arrivais pas à mettre la main dessus. Voilà, maintenant, le problème est réglé. Je sais où elle est. »

« Oui, mais quand même… »

« Non, ma Chérie. Pas de quand même… Il y a des choses nettement plus graves dans la vie. Qu’est-ce que tu dirais si Jean-Pierre t’avait trompée ? » qu’elle dit Mamie, en jetant un regard bizarre vers Papa, qui baisse les yeux. « Allez, ne te mets pas dans cet état pour si peu… Maintenant, on va tous aller se détendre là-bas. J’ai repéré une aire de jeux. Allez ! »

« Merci, Maman, de le prendre comme ça. Tu es vraiment géniale »

« Ce n’est que maintenant que tu t’en rends compte ? »

Maman se met à courir derrière Rita, qui se précipite déjà vers l’aire de jeux, sans faire gaffe aux voitures. Moi, je marche doucement. Je veux savoir ce que Mamie va dire à papa.

« Vous voyez, Jean-Pierre, mes escarpins, ils me donnent parfois l’air d’une P… mais ça sert dans certaines occasions ! »

Plus jamais Papa n’a critiqué Mamie depuis ce jour et nous avons passé des vacances super extra.

Mon commentaire

L’exercice m’a prouvé que j’étais capable d’imaginer une histoire courte, même avec un cadre imposé.

Trouver l’idée fut un défi. Pendant plusieurs jours, j’ai tourné le sujet dans ma tête, sans cesse. Et puis, j’ai laissé tomber, me disant « je passerai à l’exercice suivant ».

Le lendemain, le scénario était clair dans ma tête. J’ai écrit l’histoire d’un trait. C’était évident, naturel.

Nos racines, nos émotions comme matières premières

L’exercice derrière le texte

Inventer une histoire en partant d’une émotion éprouvée lors d’un événement, la sortir de son contexte et déposer dans une autre situation.


– Tout va bien ? demanda le jeune ingénieur à sa nouvelle collègue, assise en face de lui.
– Oui, répondit-elle avec surprise. Pourquoi ?
– Je t’ai un peu observée. Et j’ai remarqué dans ton regard un fond de tristesse, chaque fois que tu n’es pas concentrée sur ton travail.
– De la tristesse ? Non ! se défendit-elle spontanément. Un peu trop peut-être.
– De la mélancolie, alors, atténua-t-il d’une voix douce pour ne pas la heurter. Pour se donner une contenance, il porta sa fourchette à la bouche.

Ils étaient installés à la table de la cuisine et prenaient leur repas. Lui, avait le plat de pâtes qu’il avait préparé la veille et qu’il venait de réchauffer au micro-onde. Elle, mangeait le taboulé qu’elle avait commandé au restaurant du coin. Les autres collègues avaient déjà repris leur poste. Il fallait rester aux aguets de tout éventuelle panne chez les clients, dont ils assuraient l’assistance technique.

Elle avait rejoint l’équipe depuis un mois. Très vite, elle s’était sentie à sa place, bien accueillie par cette bande de jeunes génies de l’informatique. Elle avait pour mission de développer tout le département RH de cette start-up qui grandissait à vitesse grand V, avec plus de vingt pour cent de croissance par an. Un beau challenge.

Elle voyait bien que le jeune ingénieur ne savait plus trop quoi lui dire. Il avait compris qu’il avait touché un point sensible. Elle devait le rassurer.

– Plutôt de la fatigue, mentit-elle. Tu sais, je viens de déménager. Il faut un peu de temps pour se réorganiser.
– Oui, je comprends, répondit-il en la suivant dans son demi-mensonge, avant d’oser une autre question : et tu as déménagé d’où, sans indiscrétion ?
– C’est un peu compliqué et surtout long à expliquer. Pour faire court, je reviens en Suisse après avoir longtemps vécu à l’étranger.

Elle fut sauvée par un collègue qui avait besoin des lumières du jeune ingénieur. Il engloutit rapidement le reste de son repas pour rejoindre l’autre avec, à son attention, un « désolé » et un sourire.

Elle resta seule dans la pièce et ça lui allait très bien. Elle n’avait pas du tout envie d’étaler cette tranche de vie encore douloureuse. Elle revenait d’Afrique après dix ans de mission humanitaire dans différents pays, dont la République Démocratique du Congo, qui n’avait de démocratique que le nom. Dix ans de bataille et de peur pour sauver des vies. Dix ans loin du superflu et proche du système D. Dix ans dans une région où elle avait pris racine et s’était épanouie. Elle y avait fait construire une belle maison. Elle y avait tissé de belles amitiés, dont certaines s’étaient éteintes avec la violence de la mort. Elle y avait créé une association, qui avait vu de jeunes gens grandir dans leur corps et dans leur tête. Elle y avait mis sur pied une radio locale pour faire entendre la voix des femmes. Là-bas, sa vie avait pris un sens. Et puis, un jour, devant les crises et la guerre, elle dut brutalement tout quitter. Un déchirement.

Elle était revenue au pays, cette Suisse aux paysages grandioses, aux habitants courtois et ordonnés, à la vie bien rangée, à l’économie florissante. Ici, malgré toute la merveilleuse aide qui lui avait été apportée, elle était perdue. Etrange sensation. Revenir au bercail et ne plus se sentir chez soi. Elle était très reconnaissante envers tous ceux qui l’avaient soutenue. Le gouvernement avait pris en charge son rapatriement. Une amie lui avait ouvert, dans un charmant village, les portes d’un chalet qu’elle n’occupait guère et qu’elle préférait voir dans les mains d’une personne de confiance. Et très vite, elle avait décroché ce job. Elle ne pouvait rêver mieux. Et pourtant, elle n’arrivait pas à savourer pleinement cette chance inouïe, dont elle était parfaitement consciente. D’où ce gros sentiment de culpabilité. Combien voudraient être à sa place, comme ces migrants qui errent encore sur les routes ou de foyer en foyer ! Elle vivait un nouveau départ, mais pour quelle destination ? Parfois, le comble était cette impression d’être en prison dans un rythme de vie et un milieu qui ne lui correspondaient pas. Il lui semblait par moment s’être trompée de chemin dans cette existence presque trop linéaire.

Alors, elle se concentrait sur la sécurité et le confort qui l’entourait, s’interdisant de se pencher sur des questions trop transcendantales. Elle avait des blessures à soigner et un deuil à faire : celui de ce chez soi qui ne lui appartenait plus, de la disparition d’êtres chers, de ces amitiés profondes qui ne se bâtissent que dans l’adversité, d’un rôle social intense et riche dans une société qui n’avait pas oublié la valeur du temps qui passe.

A cette heure, elle avait besoin de calme et de paix pour trouver de nouveaux points de repère et décider de la prochaine direction à prendre. Personne, parmi ses collègues, ne connaissait ce chapitre de vie et c’était bien ainsi. Leur ignorance l’aidait à se projeter dans cette nouvelle aventure.

Mon commentaire

Il m’a fallu du temps pour identifier et choisir l’émotion qui me prenait aux tripes. Ensuite, un travail sur moi pour analyser cette émotion et y déposer des mots pour la décrire et comprendre en quoi elle me faisait mal. De là, j’ai pu prendre de la distance vis-à-vis d’elle, et enfin, elle est devenue une matière, dont je pouvais créer une autre histoire.

Saurez-vous identifier cette émotion ?

Ecrire en s’inspirant de ses sensations d’enfance

L’exercice derrière le texte

Prendre une recette de cuisine et la transformer en un texte d’écrivain.


Dans la grande et sombre cuisine de la vieille ferme du Haut Doubs, seul le lent tic-tac de la lourde horloge comtoise martèle le temps qui s’égrène. Tic-tac. Tic-tac. Un épais fourneau à bois réchauffe la pièce, traversée par les rais tranchants du soleil qui perce par les deux fenêtres au verre cloqué.

Une vieille femme, voûtée, aux formes généreuses, se tient debout devant la longue table de chêne massif, marquée par l’usure du temps et les stigmates de cette vie de famille haute en couleur, qu’elle a engendrée. Si cette table pouvait parler, elle en raconterait des choses. Les coups de gueule, les coups de sang, les coups de foudre, les rires et les larmes. Les enfants ont grandi, sont devenus à leur tour parents. Tous les dimanches, ils se réunissent ici, dans le giron familial. Prendre avec leur progéniture un bon bol d’air frais, eux qui sont coincés dans la ville. Mais aussi, ne pas la laisser trop seule, puisque le père s’en est parti il y a quelques années, emporté par sa tête devenue folle.

C’est la fin de l’été. Les pommes ont été ramassées. De bonnes pommes bien fondantes, comme la Belle de Boskoop, qu’elle a patiemment triées, séparant les abîmées pour en faire un bon jus plein de vitamines, et les plus belles pour ses tartes, que ses enfants et petits-enfants dévorent à pleines dents.

Son tablier autour du cou et de la taille, elle épluche consciencieusement les fruits, bercée par le balancier de l’horloge. Régulièrement, elle remet en place du dos de sa main une mèche rebelle qui tombe sur son front ridé. En face d’elle, trône sur la table la grosse motte de beurre, qu’elle a baratté chaque jour depuis une semaine avec le lait de l’unique vache qu’il reste du cheptel qu’ils avaient du temps de son mari. Il faut bien ça pour les deux tartes Tatin qu’elle prépare, en souriant. Elle entend déjà les cris de joie des enfants et les mots doux de sa grande, quand ils entreront en humant la bonne odeur du caramel chaud. Une odeur bien connue dans la famille. Il y a même un jeu pour les enfants, lorsque, sous l’œil prudent de leurs parents, ils saisissent le tison rougi dans la braise du fourneau pour le poser sur les morceaux de sucre alignés comme des dominos sur le repose-pied. Leurs yeux scintillent devant les bulles qui s’échappent du sucre brûlé par la chaleur.

Le caramel qu’elle a préparé est différent. Elle a pris le de sucre de canne, qu’elle garde précieusement. Elle l’a versé dans la casserole à fond large, préchauffée sur la plus grande plaque du fourneau. Pour que le sucre ne colle pas, elle a déplacé la casserole sur une plaque plus petite, là où le feu est moins brûlant. Patiemment, elle a attendu qu’il commence à fondre pour faire tourner sa cuillère en bois, presque aussi vieille qu’elle. Le caramel repose maintenant dans les deux moules posés sur les dessous de plats à l’autre extrémité de la table.

Sur le fourneau, l’eau crépite dans le grand fait-tout. Il est temps de pocher les huit grosses pommes, qu’elle vient de vider de leur cœur et de leurs pépins. Ce n’est pas son travail préféré. Elle, elle mange les pommes entièrement, car elle aime le goût légèrement amer des pépins. Quand elle était petite, sa mère, pour l’en dissuader, lui racontait qu’un pommier allait pousser dans son estomac. En vain. Elle a continué et cette habitude ne l’a jamais quittée.
Le pochage, c’est son secret. Elle se dépêche de couper les pommes en quartiers, qu’elle amasse dans un grand saladier. Elle essuie ses mains caleuses sur son long tablier, saisit le beurre et le saladier, et péniblement elle marche jusqu’au fourneau. Ses hanches lui rappellent que les années ont passé. Le jeune médecin de la ville l’a prévenue : un jour, il lui faudra un fauteuil roulant. Un jour, mais pas aujourd’hui. Ni demain. Ni même après-demain. Pour l’heure, c’est dimanche et c’est jour de fête.

Elle verse dans l’eau bouillante les trois-quarts du beurre et une bonne dose de sucre, blanc cette fois. Elle attend que le mélange soit totalement fondu, se dandinant sur chaque hanche, pour oublier la douleur. Enfin, elle peut verser les pommes, qui cuiront là pendant dix minutes. Un rapide coup d’œil à son amie l’horloge. Ouf ! Aucun retard. Tout sera prêt quand la marmaille arrivera. Il y aura ses gendres, toujours prêts à la taquiner et lui faire des farces. Surtout le Michel, qui s’amuse à renifler au-dessus de ses gamelles, alors qu’il sait qu’elle déteste ça. Elle le rabroue et il rit. Sa blague favorite : lui dénouer son tablier dans le dos. Elle râle mais rien n’y fait. Mais à part ça, c’est un bon gars. Sa grande a bien choisi.

Elle aimerait que sa dernière puisse trouver, comme son aînée, sa chaussure à son pied. Voilà la pensée qui lui traverse l’esprit lorsqu’elle vérifie son fameux civet de lapin qui mijote doucement depuis le matin. Non, il ne colle pas. Parfait.
En s’appuyant de sa main droite sur la table de la cuisine, elle se dirige lentement vers la pièce voisine. C’est le cellier, au sol en terre battue, où elle a laissé reposer sa pâte feuilletée. Elle l’a minutieusement préparée la veille, respectant bien les étapes : la détrempe, cette première pâte faite d’eau fraîche salée, qu’on laisse reposer au moins deux heures, le pâton après avoir ajouté le beurre, le tourage que l’on répète au moins six fois. Sa pâte feuilletée, tout comme sa tarte Tatin, est réputée dans le village. Tout le monde s’empresse à connaître sa recette, son truc. Elle en rigole d’embarras. Elle n’a pas l’habitude des compliments. Ce qui la chagrine, c’est qu’avec ses hanches, elle peut de moins en moins la faire. C’est un travail trop physique pour son corps fatigué. Elle soupire en ramenant cahin-caha les deux boules de pâte dans la cuisine, dont la chaleur contraste avec la fraîcheur du cellier.

Elle fait le tour de la table pour se placer à côté des moules. Elle veut limiter ses pas. Elle soupoudre la table de farine et étale une première boule de pâte, qu’elle travaille avec le rouleau au rythme du balancier. Lentement, fermement, d’un côté, de l’autre, jusqu’à ce qu’elle couvre tout le moule.

Un nouveau coup d’œil à l’horloge. Il est temps de retirer les pommes de leur jus. Soufflant et transpirant après ces efforts, elle retourne laborieusement auprès du fourneau. Elle pousse la casserole sur le côté, là où la chaleur est bien plus faible. Sa grande la tanne pour qu’elle s’achète une cuisinière moderne, bien plus facile à utiliser que ce vieux fourneau à bois, avec lequel on ne peut pas régler la température. Mais, pourquoi changer si celui-là fonctionne bien ? Et puis, elle a l’habitude. Elle sait comment faire. La preuve, ses plats, qu’elle prépare depuis soixante ans sur ce vieil engin de fonte, ils s’en régalent encore ! Ah, cette jeunesse, toujours pressée, se dit-elle en silence, en attrapant son écumoire. Elle retire petit à petit tous les quartiers de pomme, qu’elle place à nouveau dans le saladier.
Elle laisse l’écumoire dans le fait-tout, et saisit le saladier. Elle se retourne, un rai de soleil l’aveuglant partiellement, revient péniblement à sa place. Elle repose le saladier sur la table. Il y a la deuxième pâte à étaler. Encore un soupir pour se donner du courage.

Voilà, elle a presque fini. Il lui reste à piquer les pâtes, tasser les fruits fondants sur le caramel encore tiède dans les moules et enfin poser les pâtes par-dessus. Elle s’applique à la tâche, malgré la peine, imaginant déjà ses petits-enfants, piaillant la bouche ouverte, comme des oisillons dans un nid, pour obtenir leur part du butin Tatin.

Toujours perdue dans ses pensées, elle se saisit d’un torchon et ouvre la porte du four, dont la chaleur lui saute au visage. Elle se redresse, en tournant la tête, prend appui sur le dossier d’une chaise pour saisir les moules, qu’elle enfourne l’un après l’autre.

L’horloge sonne les onze heures, comme on sonne la fin d’une journée de labeur. La vieille femme se laisse tomber sur une chaise, profitant de l’odeur des pommes caramélisées qui se répand dans la pièce silencieuse. Dans une heure, ici même, le tintamarre de la vie reprendra son droit, faisant oublier l’horloge du temps.

Mon commentaire

La difficulté est de choisir sa recette. Le secret : laisser parler son coeur, qui choisira la recette, qui vous a apporté les plus fortes émotions.

Personnellement, la recette m’est venu naturellement, car elle me rappellait les bons souvenirs que je partageais avec ma grand-mère, alors qu’elle préparait les repas de famille derrière ses fourneaux. Elle me faisait mal au coeur, à la voir se mouvoir si difficilement, elle atteinte d’une malformation à la hanche. mais elle refusait systématiquement que je l’aide, chaque fois que je lui proposais.

De cette grand-mère au grand coeur, me restent des moments de grande complicité, des rires et des larmes, quand elle a disparu.

Un exercice qui m’a valu de nombreux commentaires spontanés et très positifs, encourageants.

Le ressort de mon besoin d’écrire

Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à vouloir être édité(e) ?

Il y a, à la base, le désir ou le besoin d’écrire. Les moteurs d’écrire sont multiples, comme par exemple :

  • Déverser un trop plein d’émotions
  • Témoigner d’événements monstrueux ou extraordinaires
  • Clarifier ses idées, qui se bousculent dans la tête
  • Poser des histoires qui feront rêver ou provoqueront des émotions

Mais vouloir être édité(e) va plus loin. Car être édité(e) fait appel à différents ressorts, comme :

  • s’exposer ses idées au risque d’être critiqué(e), mal compris(e) ou incendié(e)
  • vouloir répandre une vision pour rassembler des adeptes et gagner du pouvoir
  • satisfaire un besoin de reconnaissance ou de gloire

Rien ne se juge, mais mieux vaut être au clair avec soi sur ce que l’on cherche dans son aventure d’écriture.


A quand remonte mon désir d’écrire ? Je crois qu’il a toujours été en moi. Mais il lui a fallu beaucoup de temps pour grandir en moi et oser s’affirmer.

J’ai toujours aimé lire, dans une famille où la lecture n’était pas une pratique courante. J’étais l’intello, que les jaloux taxaient de « celle qui se la joue au-dessus de sa classe ». Ils ne comprenaient pas que, dans les histoires que je lisais, je m’évadais d’un quotidien un peu morne. J’étais cette héroïne amoureuse d’un beau chevalier ou cette effrontée sans peur, au cœur grand comme le monde.

J’admirais secrètement, presque inconsciemment, ces auteurs capables d’écrire un livre qui touchait aux tripes et faisait vibrer toutes les cordes de mon violon émotionnel. Une toute petite voix, bien étouffée, presque inaudible, me disait « Mais toi aussi, tu pourrais ».

Les années ont passé. J’ai fait ma vie, comme on dit. Une belle carrière, de beaux enfants, une belle maison, un mariage qui a pris l’eau, des aléas professionnels, des voyages fantastiques, des crises de vie, des crises financières, des crises familiales… Bref, j’ai engrangé. De l’expérience. Des souvenirs. Encore des émotions. En somme, de la matière première.

Il aura fallu une violente blessure de cœur pour raviver d’autres blessures plus profondes, qui, à leur tour, ont ranimé, en un éclair, ce désir viscéral d’écriture, devenu alors l’exutoire d’un trop plein. J’ai noirci des pages à n’en plus finir pour vider ma colère et ma tristesse, parfois ma honte. J’ai repris cette matière pour la transformer en un récit organisé, loin du journal intime, où l’on déverse compulsivement ses pensées et ses sentiments les plus secrets. Mon objectif : partager mon expérience d’un moment de bascule. Mais je n’ai pas eu l’audace ou le courage de franchir le cap. Ecrire, c’est aussi se mettre à nu et je n’étais pas prête. Mais l’exercice m’a rassurée sur ma capacité à tenir la distance d’une écriture structurée.

Depuis, écrire est comme une respiration. Vital. Dans ma tête, une foison de sujets qui pourraient devenir de belles histoires à raconter.

Pourquoi cette envie de partager ces histoires ? Pour ce miracle émouvant d’embarquer le lecteur dans une aventure, où l’émotion sera intense, au point de résumer le moment du récit à une fraction de seconde. J’aime l’idée que le lecteur, comme en suspension, retient dans sa lecture sa respiration. Voilà le vrai partage.