Cri du coeur pour un géant maltraité

Quel est ce géant ? A vous de le deviner au fil de votre lecture.


Il en impose avec sa haute stature et son long manteau d’un blanc immaculé. Il dépasse tout le monde d’une bonne tête. On le repère de loin et chaque fois, la magie opère. Le regard est accroché.

De nombreuses personnes ont fait leur fortune sur son dos. Enfin, son dos et le reste : son ventre, ses bras, ses pieds et même sa tête. Même ses entrailles ont été percées et pillées. Paraît-il qu’il gênait les échanges entre les hommes ! Lui, qui les nourrit depuis des siècles. Ils ont même osé creuser dans ses os de rocailles un long et douloureux drain, qui traverse son corps de part en part, suppurant chaque jour des milliers de véhicules, dans un sens et dans l’autre.

Pourtant, il les fait vivre de plus en plus grassement, ces Lilliputiens, été comme hiver, inlassablement. Que leur passe-t-il donc par la tête ? Ne seront-ils jamais satisfaits de ce qu’il leur offre ? Il leur en faut toujours plus ? Ce qui inquiète le Géant des montagnes, c’est le nombre toujours croissant des visiteurs sur son domaine. Ils viennent de plus en plus loin pour s’agglutiner à ses pieds, grimper ses côtes et glisser sur ses flancs avec leurs ridicules lattes de bois. Tout a commencé à la fin du 18ème siècle. Il ne se souvient plus exactement de la date. C’était la première fois que ces petites créatures, qu’il observaient de loin, montaient jusqu’à son crâne enneigé. Il avait trouvé l’aventure audacieuse et quelle drôle de sensation ce châtouillis sur sa tête avec ces petits pieux ! Son voisin, le Mont Maudit en était jaloux. Maintenant, il rigole.

Aujourd’hui, il est devenu un animal de foire. Lui, le roi de toutes les montagnes d’Europe, voilà à quoi il en est réduit, à cause de la folie des hommes. En toute saison, ils l’envahissent de toute part. L’hiver, ils sont des dizaines de milliers à polluer, parfois même dans les moindres grains, les mailles de son manteau, tacheté de pylônes de fer et de bâtiments de bois ou de pierre. Ils n’ont aucun scrupule à perturber son sommeil avec leurs beuveries quotidiennes.

L’été, des centaines d’alpinistes viennent chaque jour planter, sur la voie du Mont du Goûter, leur crampons sur sa peau plus ou moins pelée. Il faut voir les bouchons qui se forment à certains passages, entre ceux qui montent et ceux qui descendent, creusant de belles escarres à certains endroits avec les déchets laissés par des malotrus. Certains, des fous, imaginent même emmener leur gamin en bas-âge sur ce sentier, parce qu’il est peu difficile, paraît-il… Ce qui est facile, c’est leur bêtise à oublier les dangers de la montagne : le changement très rapide des conditions météorologiques, avec de soudaines et violentes pointes de vent glacial au sommet.

Et puis, la créativité des habitants du village, implanté à ses pieds, a eu raison de sa descente de rein avec une large galerie de sculpture de glace. Après avoir enduré les saignées de la construction, le seigneur des montagnes voit affluer les touristes dans cette plaie anesthésiée par le froid. Le pire est qu’il ne ressent rien. Aucun fourmillement. Il ne peut que constater la vague humaine entrer et sortir de lui. Chaque fois, à la fin de l’été, il s’acharne à détruire cette monstruosité, en poussant très fort ses longs cheveux de glace. Mais la saison suivante, ils en bâtissent une autre. Avec les années, ses cheveux se sont clairsemés et sa chair terreuse est de plus en plus apparente. Les gens de la vallée y ont même installé une boutique pour y vendre les pierres, qu’ils ont volées dans ses viscères.

Parfois, le Titan des Alpes ne peut retenir un gros coup de colère, qu’il regrette très vite quand il voit la mort que ses avalanches ont provoqués. Mais lui, jusqu’à quand va-t-il tenir à ce rythme ?


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Ne me quitte pas

Et si on s’amusait à découvrir un texte connu sous un autre angle ? Lui donner un autre point de vue, une autre atmosphère…

  • Passer du rire aux larmes ou l’inverse.
  • Transformer un conte en pièce de théâtre.
  • Revisiter une pièce de théâtre en roman.
  • Changer un roman en reportage…

Les possibilités sont infinies.

Je me suis amusée avec un monument de la chanson française.


Le téléphone sonne. Encore une fois. C’est la dixième fois depuis le début de l’après-midi. Je sais qui m’appelle. C’est mon futur-ex mari. Il veut me supplier de l’aider, de lui pardonner. Mais il rêve ! Après tout ce que j’ai enduré. Si je ne décroche pas, je le connais, il va me harceler toute la nuit. J’attends la douzième sonnerie pour répondre sans une seule once d’enthousiasme. J’ai à peine le temps de dire « allo » que ce manipulateur hors pair passe à l’attaque.

NE ME QUITTE PAS, IL FAUT OUBLIER, TOUT PEUT S’OUBLIER
C’est ça ! Oublier les soirs où tu rentrais complètement pété de tes sorties avec tes soi-disant amis, oublier tes remarques assassines sur mes tenues, ma famille et mes amis, oublier tes longues absences trop régulières…

QUI S’ENFUIT DÉJÀ, OUBLIER LE TEMPS DES MALENTENDUS
Je peux savoir ce que tu appelles malentendus exactement ? Quand j’ai découvert que tu avais une triple vie, avec des enfants avec deux autres femmes ou quand je me suis aperçue que tu avais vidé mon compte en banque ?

ET LE TEMPS PERDU À SAVOIR COMMENT
Ah ça, tu l’as dit, que de temps perdu, toutes ces années à me demander comment j’avais atterri avec un type comme toi, comment j’en étais arrivée là, comment j’ai pu me faire avoir par un minable comme toi !

OUBLIER CES HEURES QUI TUAIENT PARFOIS, À COUP DE POURQUOI LE CŒUR DU BONHEUR
Je suppose que tu fais allusion à nos disputes ?! Tu es gonflé, quand même ! Il aurait fallu que je te laisse agir, comme tu voulais, sans broncher ? Et de quel bonheur parles-tu ? Du tien, ça, c’est sûr ! Mais du mien, c’est une autre histoire. Tu étais bien trop obsédé par ton image, ta cour, ton succès.

NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS….
Ok, c’est bon, j’ai compris ! Tu ne vas pas le répéter cent mille fois… Et puis, tu m’énerves avec ta voix de chèvre larmoyante ! Pathétique !

MOI, JE T’OFFRIRAI DES PERLES DE PLUIE, VENUES DE PAYS OÙ IL NE PLEUT PAS
Les perles, c’est bon, j’ai ma dose. Nacre ou pluie, tu m’en as assez enfilées !

JE CREUSERAI LA TERRE JUSQU’APRÈS MA MORT POUR COUVRIR TON CORPS D’OR ET DE LUMIÈRE
Toi, creuser la terre ? Mais tu n’as jamais aimé jardiner, mon pauvre ! Attends, je te cite pour te rafraîchir la mémoire « Il n’y a que les gueux pour avoir les mains terreuses ! » Ce sont tes mots exacts chaque fois que je jardinais.
Quant à mon corps, tu l’as toujours trouvé mal fait. Pas assez de poitrine, trop de hanches, des jambes trop longues, des mains pas assez raffinées… Alors, mon corps d’or et de lumière, tu vois, ce que j’en pense ! A moins que ce soit de mon or dont tu parles… Là, peut-être.

JE FERAI UN DOMAINE OÙ L’AMOUR SERA ROI, OÙ L’AMOUR SERA LOI, OÙ TU SERAS REINE
Forcément, quand on s’appelle Amour, tu n’allais pas dire le contraire ! Tu me fais rire… Tu penses toujours à toi : toi le Roi, toi la Loi… Bien sûr, quand on est un grand avocat !
Et puis faire un domaine, trop facile ! Tu en as déjà un ! Je devrais même dire un empire ! Tes quatre villas aux quatre coins du monde, tes six sièges de président de conseil d’administration, tes comptes off-shore que tu as alimentés en partie avec MON argent…
Oui, je te le concède, je serai la reine. La reine des connes, la reine des cocues, la reine des courges… Mais ça, ça ne change pas ! Alors, s’il te plaît, n’en fais pas trop !

NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS….
T’en as pas marre de répéter toujours les mêmes mots ?

NE ME QUITTE PAS, JE T’INVENTERAI DES MOTS INSENSES QUE TU COMPRENDRAS
Ne te fatigue pas, des mots insensés, j’en ai déjà entendu assez, à commencer par ceux que tu as prononcés le jour de notre mariage. « Je te jure fidélité… de te respecter et t’honorer… pour le pire et le meilleur… »

JE TE PARLERAI DE CES AMANTS-LA QUI ONT VU DEUX FOIS LEURS CŒURS S’EMBRASER
Tu parles des amants diaboliques de Visconti, je présume ? Tu sais, ce film où le mari est tué et la femme adultère, elle meurt… C’est ça que tu proposes ? Comme avenir, il y a mieux !

JE TE RACONTERAI L’HISTOIRE DE CE ROI MORT DE N’AVOIR PAS PU TE RENCONTRER
Si tu parles de Louis XVI, merci pour le compliment ! En plus de me taxer de vieille, tu es en train de me dire que je suis bonne pour l’échafaud ! Super ! Quelle vision !

NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS….
Et c’est reparti !

ON A VU SOUVENT REJAILLIR LE FEU DE L’ANCIEN VOLCAN QU’ON CROYAIT TROP VIEUX
Tu parles certainement de tes colères monumentales, quand je ne fais pas ce que tu veux…

IL EST PARAÎT-IL DES TERRES BRÛLEES DONNANT PLUS DE BLE QU’UN MEILLEUR AVRIL
Ah oui, je vois ce que tu veux dire. Tu fais allusion à ces forêts que tu as incendiées pour les racheter à bas prix et y construire tes complexes immobiliers, c’est ça ?

ET QUAND VIENT LE SOIR, POUR QU’UN CIEL FLAMBOIE, LE ROUGE ET LE NOIR, NE S’EPOUSENT-ILS PAS
Evidemment, quand on provoque un brasier en pleine nuit, pour déloger des gens qui avaient osé t’affronter…

NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS….
Encore ?!

NE ME QUITTE PAS, JE NE VAIS PLUS PLEURER
Ouf !

JE NE VAIS PLUS PARLER
Vraiment ?

JE ME CACHERAI LA
Comment ça ? Ici ? Chez moi ? Mais tu déconnes ! Je n’ai pas envie que le fisc me prenne pour ta complice. J’ai eu un mal fou pour les convaincre que je n’étais pour rien dans toutes tes combines.

A TE REGARDER DANSER ET SOURIRE
Oui, enfin, c’est mon tour ! Maintenant que je sais que tu vas pourrir en prison, alors oui, je te le dis en face : à mon tour de m’amuser !

ET A T’ECOUTER CHANTER ET PUIS RIRE
Mais je croyais que j’avais une voix de canard, que je chantais faux et que mon rire était insupportable !

LAISSE-MOI DEVENIR L’OMBRE DE TON OMBRE
Excuse-moi, ça fait déjà vingt ans que je suis dans ton ombre. Ne me demande pas d’être encore moins que ça !

L’OMBRE DE TA MAIN, L’OMBRE DE TON CHIEN
L’ombre de ta main sur mon visage, je l’ai trop souvent vue, si tu veux savoir… Et celle de ton Dobermann quand il m’a attaqué le mollet, aussi !

NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS, NE ME QUITTE PAS….
Bon, là, je sature ! Ciao. Je raccroche.


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