D’un contexte à l’autre

Inventer une histoire en partant d’une émotion éprouvée lors d’un événement, la sortir de son contexte et déposer dans une autre situation.

Saurez-vous identifier cette émotion ?


– Tout va bien ? demanda le jeune ingénieur à sa nouvelle collègue, assise en face de lui.
– Oui, répondit-elle avec surprise. Pourquoi ?
– Je t’ai un peu observée. Et j’ai remarqué dans ton regard un fond de tristesse, chaque fois que tu n’es pas concentrée sur ton travail.
– De la tristesse ? Non ! se défendit-elle spontanément. Un peu trop peut-être.
– De la mélancolie, alors, atténua-t-il d’une voix douce pour ne pas la heurter. Pour se donner une contenance, il porta sa fourchette à la bouche.

Ils étaient installés à la table de la cuisine et prenaient leur repas. Lui, avait le plat de pâtes qu’il avait préparé la veille et qu’il venait de réchauffer au micro-onde. Elle, mangeait le taboulé qu’elle avait commandé au restaurant du coin. Les autres collègues avaient déjà repris leur poste. Il fallait rester aux aguets de tout éventuelle panne chez les clients, dont ils assuraient l’assistance technique.

Elle avait rejoint l’équipe depuis un mois. Très vite, elle s’était sentie à sa place, bien accueillie par cette bande de jeunes génies de l’informatique. Elle avait pour mission de développer tout le département RH de cette start-up qui grandissait à vitesse grand V, avec plus de vingt pour cent de croissance par an. Un beau challenge.

Elle voyait bien que le jeune ingénieur ne savait plus trop quoi lui dire. Il avait compris qu’il avait touché un point sensible. Elle devait le rassurer.

– Plutôt de la fatigue, mentit-elle. Tu sais, je viens de déménager. Il faut un peu de temps pour se réorganiser.
– Oui, je comprends, répondit-il en la suivant dans son demi-mensonge, avant d’oser une autre question : et tu as déménagé d’où, sans indiscrétion ?
– C’est un peu compliqué et surtout long à expliquer. Pour faire court, je reviens en Suisse après avoir longtemps vécu à l’étranger.

Elle fut sauvée par un collègue qui avait besoin des lumières du jeune ingénieur. Il engloutit rapidement le reste de son repas pour rejoindre l’autre avec, à son attention, un « désolé » et un sourire.

Elle resta seule dans la pièce et ça lui allait très bien. Elle n’avait pas du tout envie d’étaler cette tranche de vie encore douloureuse. Elle revenait d’Afrique après dix ans de mission humanitaire dans différents pays, dont la République Démocratique du Congo, qui n’avait de démocratique que le nom. Dix ans de bataille et de peur pour sauver des vies. Dix ans loin du superflu et proche du système D. Dix ans dans une région où elle avait pris racine et s’était épanouie. Elle y avait fait construire une belle maison. Elle y avait tissé de belles amitiés, dont certaines s’étaient éteintes avec la violence de la mort. Elle y avait créé une association, qui avait vu de jeunes gens grandir dans leur corps et dans leur tête. Elle y avait mis sur pied une radio locale pour faire entendre la voix des femmes. Là-bas, sa vie avait pris un sens. Et puis, un jour, devant les crises et la guerre, elle dut brutalement tout quitter. Un déchirement.

Elle était revenue au pays, cette Suisse aux paysages grandioses, aux habitants courtois et ordonnés, à la vie bien rangée, à l’économie florissante. Ici, malgré toute la merveilleuse aide qui lui avait été apportée, elle était perdue. Etrange sensation. Revenir au bercail et ne plus se sentir chez soi. Elle était très reconnaissante envers tous ceux qui l’avaient soutenue. Le gouvernement avait pris en charge son rapatriement. Une amie lui avait ouvert, dans un charmant village, les portes d’un chalet qu’elle n’occupait guère et qu’elle préférait voir dans les mains d’une personne de confiance. Et très vite, elle avait décroché ce job. Elle ne pouvait rêver mieux. Et pourtant, elle n’arrivait pas à savourer pleinement cette chance inouïe, dont elle était parfaitement consciente. D’où ce gros sentiment de culpabilité. Combien voudraient être à sa place, comme ces migrants qui errent encore sur les routes ou de foyer en foyer ! Elle vivait un nouveau départ, mais pour quelle destination ? Parfois, le comble était cette impression d’être en prison dans un rythme de vie et un milieu qui ne lui correspondaient pas. Il lui semblait par moment s’être trompée de chemin dans cette existence presque trop linéaire.

Alors, elle se concentrait sur la sécurité et le confort qui l’entourait, s’interdisant de se pencher sur des questions trop transcendantales. Elle avait des blessures à soigner et un deuil à faire : celui de ce chez soi qui ne lui appartenait plus, de la disparition d’êtres chers, de ces amitiés profondes qui ne se bâtissent que dans l’adversité, d’un rôle social intense et riche dans une société qui n’avait pas oublié la valeur du temps qui passe.

A cette heure, elle avait besoin de calme et de paix pour trouver de nouveaux points de repère et décider de la prochaine direction à prendre. Personne, parmi ses collègues, ne connaissait ce chapitre de vie et c’était bien ainsi. Leur ignorance l’aidait à se projeter dans cette nouvelle aventure.


 

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Brigitte
Invité
Brigitte

merci Maryse pour ce texte touchant, pour cette écriture fluide et intense!

Isa
Invité
Isa

Je découvre votre écriture et j’aime ! Rien à dire sur la forme, d’ailleurs je ne me le permettrais pas ;-), mais sur le fond, le style fluide et direct des personnages me plait ! Et la mélancolie également, le questionnement.. Merci !

Karine
Invité
Karine

Votre texte se lit facilement et c’est une qualité. Il est touchant et donne envie de savoir à ce qui va arriver à ce personnage, comment il va gérer sa difficulté de vivre. Merci.

Gwanaëlle
Invité
Gwanaëlle

C’est émouvant et les mots sonnent juste.
Bravo Maryse, vous savez toucher la corde sensible en nous…